La "demande d'autorité" que l'on voit croître un peut partout dans le système scolaire ces dernières années, est une énigme en terme de sociologie politique. Les enseignants, très majoritairement affichés à gauche, voire à l'extrême gauche, semblent se replier sur des pratiques et des principes qu'une analyse un peu rapide pourrait classer, paradoxalement, à droite, voire très à droite. La lecture récente d'un tout petit essai politique offre à mes yeux une grille d'explication de ce phénomène tout à fait pertinente, en le replaçant dans l'histoire des idées politiques et en montrant comment le débat sur l'école est devenu le point de crispation d'un débat sur l'autorité, en réalité beaucoup plus large.

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Le livre de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires (1), réédité l'an dernier, ne parle en effet pas directement de l'école, même si les débats qui traversent notre institution scolaire y trouvent indirectement un éclairage particulièrement stimulant. Que ce soit  la "primauté des humanités", le rejet de la modernité au nom de la grande tradition classique, le rejet de l'égalitarisme et de la massification, ou encore la valorisation des meilleurs, l'ouvrage analyse et contextualise des postures idéologiques qui ne sont pas que d'extrême droite. Elles sont aussi de gauche, ou pour le dire plus clairement "d'une certaine gauche", que nous pourrions qualifier, à grands traits, de "post-marxiste" (et l'auteur s'aventure même à y englober ce qu'il reste, aujourd'hui, de la pensée strictement marxiste).

Cette analyse offre une clé de lecture pertinente pour comprendre ce paradoxe (qui n'est en fait qu'apparent) : des enseignants très à gauche dans leurs positionnements politiques ou leur analyse de la société, et pourtant très conservateurs, voire réactionnaires pour certains, dans leurs pratiques professionnelles et leur analyse de leur métier. Ce que le sociologue François Dubet qualifie de pensée "socialement de gauche, scolairement de droite". Nous avions pu penser, à l'aune des campagnes électorales récentes, que l'électorat enseignant opérait un glissement vers la droite. En réalité, les sondages l'ont montré, il n'en n'est rien. Les enseignants sont simplement de plus en plus sensibles aux valeurs d'ordre, d'autorité, et à la remise en cause de certains grands principes, notamment de l'égalité (requalifié dans ce cas en "égalitarisme"). Ils ne le font pas nécessairement consciemment, et la thèse de Daniel Lindenberg permet de comprendre ce lent glissement idéologique, qui est d'un certain point de vue un dépassement du clivage gauche/droite.


La "nouvelle réaction", la "révolution conservatrice", nous enseigne Lindenberg, n'a pas de parti, pas d'ancrage politique clair. Elle se dresse aussi bien et avec la même virulence contre la droite libérale que contre la gauche égalitaire. Sous cette forme, elle est (parfois inconsciemment) très présente dans un certain discours sur l'ecole, qui est en fait une des multiples facettes de cette pensée anti-égalitaire, anti-moderne, anti-libérale mais en même temps anti-étatiste, anti-establishment et anti-démocratique. L'auteur tournait autour de la question scolaire dans l'édition de 2002. Il y revient plus directement dans la postface de l'édition de 2016 : 

"Peut-être aurait-il fallu que je dise plus clairement qu'au  principe de ces lamentations, on trouvait la conviction d'un déclin de l'école républicaine, telle en tout cas que ces auteurs la rêvaient. C'est aujourd'hui le refus du "pédagogisme" qui motive beaucoup de critiques au vitriol ciblant l'institution scolaire et les incessantes réformes dont elle fait l'objet. De Finkielkraut à Onfray en passant par Julliard ou une kyrielle de professeurs désenchantés, on crie haro sur le jargon, les activités d'éveil, l'abandon des classiques. Tout n'est peut-être pas faux dans le détail de ces réquisitoires, mais le glissement de la critique antimoderne à celle des populations issues de la "diversité" est réel. Les Zones d'Education Prioritaire (ZEP), qui n'ont certes pas tenu toutes leurs promesses, deviennent les "territoires perdus de la République". A quand la "reconquête", et avec quelles armes ? Le vieil adage "blame the victims" s'applique ici dans tout son cynisme". (pp 89-90)

L'ouvrage évoque également une forme de paradoxe de ce "rappel à l'ordre", que nous retrouvons très fréquemment (sans que cela, bien entendu, ne soit systématique) dans l'analyse des pratiques enseignantes conservatrices : A l'école comme dans le débat politique ou philosophique, les "nouveaux réactionnaires" exigent un stricte respect de l'autorité, alors même qu'ils théorisent par ailleurs leur propre irrespect de l'autorité à laquelle ils sont pourtant soumis en tant que fonctionnaires. Faire taire les élèves, oui ; se taire devant la hiérarchie, non ! Rien n'est plus étranger à cette école de pensée que la transposition de la théorie des fractales à la sociologie (autrement dit, on y valorise l'adage "faites ce que je dis, pas ce que je fais"). Celà est d'autant plus frappant chez ceux qui sont issus d'une des multiples chapelles de l'extrême gauche, voire de l'anarchisme. Jean-Paul Brighelli en est la parfaite illustration. Beaucoup d'enseignants se répendant sur le forum Néoprofs ou sur Twitter sont également dans ce courant de pensée, quel le livre de Lindenberg replace avec brio dans le contexte d'une mouvance idéologique beaucoup plus large et beaucoup plus ancienne : celle de la Réaction comme affirmation d'une pensée antimoderne, anti-égalitaire et anti-libérale.

 

 

(1) Daniel LINDENBERG, Le Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Le Seuil, coll. "La République des Idées", 2002, nouvelle édition augmentée d'une postface, 2016