Il y a, dans le nouveau roman de Marie Ndiaye, La Cheffe, roman d'une cuisinière, en librairie depuis quelques semaines, un intéressant passage sur l’école, la perception que certains milieux sociaux peuvent en avoir et les conséquences d’une mauvaise compréhension, par les enseignants, des particularités de l’approche scolaire de certaines familles « populaires ». Il y a deux temps dans ce texte. Un premier qui dresse un portrait classique et peu reluisant de la fermeture d’esprit des enseignants d’il y a quelques années ; un second qui fait l’éloge d’une approche plus ouverte des nouveaux enseignants. Chacun analysera cette seconde partie à l’aune de son vécu et de ce qu’il perçoit de l’école d’aujourd’hui : Est-ce la reconnaissance des évolutions importantes de la pratique enseignante ces dernières décennies, ou plutôt une forme d’appel en creux à une évolution souhaitable, qui ne s’est malheureusement pas encore totalement produite, une sorte de leçon donnée aux acteurs de l’école ? A chacun de se faire sa propre opinion, mais une chose ne fait guère de doutes à mes yeux : ce texte nous alerte, quelle que soit la lecture qu’on en a, sur les conséquences totalement contre-productives d’une approche « professorale » et (involontairement ?) méprisante qui est parfois la nôtre, de ces familles que l’on dit pudiquement « éloignées de l’école ». Le sont-elles réellement, où sommes-nous en réalité incapables de leur donner la place qu’elles seraient pourtant prêtes à tenir, faute d’une empathie suffisante pour comprendre réellement ce qu’elles attendent de nous ?

 

« Je maintiens qu’elle n’admettait pas qu’on n’éprouve ni amitié ni admiration pour ses parents et que, les rares fois où ceux-ci se rendirent à une convocation de l’école, le caractère exceptionnel et flamboyant de leur personnalité n’arrêtât pas aussitôt  sur les lèvres de l’enseignants les remarques déplaisantes qu’il voulait leur adresser, qu’il leur adressait de fait comme s’il avait eu en face de lui des parents négligents, frustres, avides, ignorants des capacités de leur enfant ou s’en souciant comme d’une guigne.

Ils ne disaient rien du reste, ils repartaient d’une humeur égale à celle qu’ils avaient en arrivant, ayant fait leur devoir, dociles mais impénétrables, en retrait de l’école comme de toute institution, oui, soumis en apparence car ils étaient foncièrement pacifiques mais au fond inaltérablement rétifs, sans en avoir conscience, comme deux petits ânes repliés sur leur mystérieux quant-à-soi.

Et ce que ses parents dissimulaient d’admirable, pensait la Cheffe, sous leur aspect d’indigents, il aurait suffi qu’un enseignant s’en rendît compte pour l’amener, elle, à travailler en classe avec le même courage, la même intelligence infatigable, la même astuce qu’elle mettait à aider ses parents dans les champs où, toute petite déjà, elle avait inventé divers procédés honnêtes pour réduire la fatigue ou le mal qu’on pouvait se faire à la longue dans une mauvaise position.

Mais comme aucun représentant de l’école ne lui fit jamais compliment de ses parents ni ne retint jamais les mauvaises paroles qu’on leur pensait légitimement destinées (concernant les multiples absences de la Cheffe et les mots d’excuse fantaisistes qu’elle rédigeait et signait d’ailleurs elle-même, peu désireuse de les ennuyer avec cela), elle en vint à se considérer comme l’ennemie des professeurs, de la directrice, de tous ceux, élèves compris, qui tenaient le monde de l’école pour celui de la vérité, de la justesse et ne reconnaissaient ni la vérité ni la justesse du monde étrange de ses parents.

Certainement, oui, la Cheffe aurait-elle fréquenté l’école à l’époque d’aujourd’hui, ses enseignants auraient reçu l’esprit ouvert, sans prévention ni colère outragée, ces parents énigmatiques, ils auraient perçu la stoïque cohérence et la bonté dans lesquelles, malgré leurs nombreuses déficiences, les parents de la Cheffe éduquaient leurs enfants, ils auraient tâché de se mettre au niveau de cette manière sauvage, récalcitrante et cependant parfaitement paisible qu’ils avaient, les parents, de vivre en société, ils auraient tenté de pénétrer cela et s’en seraient trouvés bien, instruits eux-mêmes et peut-être élevés, et la Cheffe n’aurait pas eu l’impression d’être déloyale envers ses parents si elle montrait du goût pour l’école, si elle acceptait même d’en faire partie.

Oui, cela n’a pas été le cas. »

Marie Ndiaye, La Cheffe, roman d'une cuisinière, Paris, Gallimard, coll. NRF, octobre 2016, pages 29-30.