Le Monde, dans son édition du jeudi 20 octobre 2016, a fait paraître une tribune qui dénonce la poussée réactionnaire qui se cache en réalité derrière la multiplication des remises en cause des transformations pédagogiques actuellement à l’oeuvre dans l’école, ou réclamées par les réformistes et les progressistes. Cette tribune, disons-le d’emblée, est excellente dans son esprit, et je partage volontiers l’essentiel de ce qui y est écrit. Mais un de ses aspects me dérange au plus haut point : dans une attaque en règle, et pertinente, contre la pensée réactionnaire, que vient donc faire la critique du travail de Céline Alvarez ? Ce faisant, la tribune me semble très exactement tomber dans les travers qu’elle dénonce par ailleurs dans le travail de cette enseignante.

 

Je suis de ceux, sur les réseaux sociaux, qui se sont inquiétés de la dérive que constitue la dénonciation du travail de Céline Alvarez. Cette dénonciation, notamment sur Twitter, a littéralement tourné à la chasse aux sorcières. En Cause ? Non pas le contenu des pratiques pédagogiques de Céline Alvarez (ses détracteurs allant même jusqu’à reconnaître que ce qu’elle pratique est assez connu et fonctionne assez bien), mais le fait qu’elle ait assuré, dans un livre, la promotion de son travail. Certains y ont vu une remise en cause de leur propre travail, dans un superbe réflexe de rejet des « têtes qui dépassent » dont notre institution, du somme à la base, a malheureusement le secret. D’autres (et parfois les mêmes) y ont vu une tentative de déstabiliser l’école républicaine en la livrant aux pratiques « néo-libérales », anathème extrêmement efficace dans l'univers enseignant. Je trouve pour ma part, et depuis longtemps (les archives de ce blog en témoignent), que le travail de Céline Alvarez est important et qu’il mérite effectivement d’être popularisé. Or on sait très bien que pour faire connaître et diffuser des pratiques pédagogiques « alternatives », l’institution scolaire n’est pas le bon endroit. C'est regrettable, mais c'est ainsi. Même en ces temps où le ministère porte l’innovation pédagogique et le droit à l’expérimentation, les freins sont trop nombreux dans les hiérarchies intermédiaires. Car pas plus que la base, ces hiérarchies n'aiment les "têtes qui dépassent". Et comme depuis des décennies, c’est généralement en dehors de l’institution, ou en tout cas à sa marge, que peuvent le mieux se déployer les innovations dont l’école a besoin. La tribune qui fait l’objet de ce billet de blog cite à juste titre Célesin Freinet et s’en réclame. C’est oublier un peu vite que lui aussi fut en butte aux tracasseries administratives et au rejet de ses collègues dès lors qu’il souhaita passer, pour transformer ses méthodes pédagogiques, de la théorie à la pratique. C’est oublier un peu vite cet autre événement que constitue, actuellement, la remise en cause insidieuse du travail du collège expérimental Clisthène, à Bordeaux (voir, sur ces questions, l'article de Luc Cédelle, que je reprends sur ce blog).

S’en prendre aux attaques réactionnaires dont l’école est aujourd’hui la cible, c’est tout à fait sain et louable. De même, s’en prendre aux pesanteurs du système, c’est une condition nécessaire pour que les transformations auxquelles le camp des progressistes aspire puissent se réaliser concrètement, dans l'institution. Mais cela ne peut se faire dans l’anathème et la personnalisation des expériences. C’est de liberté dont a besoin notre institution, d’autonomisation des acteurs et de confiance, pas de caporalisation, d’où qu’elle vienne. Car cette tribune, en réalité, pourrait tout à fait fonctionner avec les travers dont elle accuse Céline Alvarez. Est-il en effet pertinent de faire la leçon, dans une tribune diffusée par un grand quotidien national, à propos de la nécessaire lutte pour l’égalité et la démocratie, à des gens qui y travaillent au quotidien, qui construisent les conditions de cette émancipation des élèves, de cette plus grande égalité des citoyens devant l’école, jour après jour, par des actions certes discrètes, mais concrètes et efficaces ? Autant certains enseignants peuvent avoir été heurtés par le livre de Céline Alvarez parce qu’ils estiment qu’elle n’a pas à populariser un travail qu’eux mêmes s’efforcent de faire vivre au quotidien (je ne suis pas d’accord avec cette position, mais de fait elle a été très largement partagée par les enseignants du premier degré), autant je suis heurté, moi, par certains aspects de cette tribune, avec le fond de laquelle je suis pourtant d’accord. Je n'attends pas qu'une idéologie, quelle qu'elle soit, me dise ce que je dois faire ou ce que je dois penser. Je n'attends pas qu'une idéologie, quelle qu'elle soit, me dise ce que je dois favoriser ou ce que je dois repousser. Le diagnostic de notre institution scolaire est aujourd'hui clair, et face à cela, deux tendances s'opposent : celle qui considère que les travers du système sont démocratiquement insupportables, et ceux qui s'en satisfont. C'est oublier, sans doute, qu'entre ces deux tendances, existe une majorité silencieuse, qui ne théorise pas tout cela, mais qui fait de son mieux pour faire réussir tous les enfants. Lui proposer des exemples de ce qui peut fonctionner (des exemples, et non des injonctions), lui proposer des pistes de réflexion pour progresser : voilà à quoi devraient s'atteler aussi bien l'institution que les mieux associatifs qui portent les valeurs d'une école moderne, réellement égalitaire et démocratique.


Si nous voulons réussir à transformer l’école, à la rendre plus juste et plus émancipatrice, ce n’est certainement pas par les anathèmes et les remises en cause personnelles que nous y arriverons. L’école, pour s’améliorer, a surtout besoin qu’on la laisse tranquille. Elle a besoin de l’autonomie des acteurs de terrain, de l’appui réelle de hiérarchies intermédiaires qui ne trahissent pas la parole ministérielle à la moindre occasion, et surtout, surtout, que l’on cesse de polluer le débat avec des considérations qui en réalité, sont essentiellement idéologiques. L’école en a assez d’être un champ de bataille idéologique. Et cela vaut pour toutes les idéologies, pas seulement pour celles que nous récusons parce qu’elle sont contraires à nos valeurs. Nous avons aujourd’hui, avec la loi de refondation de 2013, un cadre positif, qui répond aux aspirations égalitaristes et progressistes qui sont les nôtres. Certes pas de façon tout à fait satisfaisante, car il y a encore beaucoup à faire. Mais assurons nous déjà de disposer des conditions de mise en oeuvre de cette loi d’orientation. Cela évitera aux innovateurs et aux expérimentateurs de devoir, pour réussir, construire en marge de l’institution. Aidons-les au lieu de leur jeter des anathèmes contre-productifs, car nos divisions et nos incohérences sont les meilleurs alliés de nos adversaires.