Polémique du jour, l'orthographe. Et oui, encore l'orthographe ! Le Monde daté dimanche-lundi propose un article de fond, fort intéressant, sur cette question, elle-même resurgie après la déclaration de la ministre, Najat Vallaud-Belkacem, prônant (contrairement aux nouveaux programmes, d'ailleurs), une "dictée quotidienne". Il est opportunément rappelé dans cet article que les question de l'orthographe, de ses méthodes d'acquisition et du niveau de maîtrise des français en la matière sont des questions presque aussi anciennes que l'école elle-même. Un non sujet, donc ? Pas vraiment. Car s'il est aujourd'hui admis que le niveau d'orthographe de nos écoliers est moins bon qu'avant, il n'est pas pour autant évident que cela soit à prendre comme le drame national qu'une certaine école, sans mauvais jeu de mot, tente de nous présenter.

 

Effectivement, les études le montrent, le niveau en orthographe tend ces dernières années à baisser. Mais ce constat ne suffit pas. Il n'a de sens que s'il est appuyé sur plusieurs autres critères, comme l'outil utilisé pour mesurer le niveau des élèves, ou la comparaison avec l'étendue des savoirs à acquérir, aux deux époques que l'on prétend comparer. ces deux aspects sont, me semble-t-il, bien abordés dans l'article du Monde cité plus haut. Il est ainsi rappelé de façon pertinemment que la dictée n'a jamais vraiment été l'outil idéal pour évaluer le niveau d'orthographe d'un élève. En tout cas pas dans la forme ordinaire d'évaluation par une note. Que l'élève, en effet, fasse 10 ou 40 fautes, la note sera la même (zéro), or chacun s'accordera à reconnaître que le niveau de maîtrise de l'orthographe n'est pas le même pour deux élèves évalués sur le même texte, l'un faisant deux ou quatre fois moins de fautes que l'autre. Autre aspect sur lequel achoppe la comparaison entre les performances des élèves d'autrefois et celles de ceux d'aujourd'hui : l'étendue des savoirs qu'il leur faut désormais acquérir, qui est autrement plus importante que celle de nos ancêtres. Quand l'orthographe était l'alpha et l'omega de l'apprentissage fondamental, et que n'accédaient à d'autres formes de connaissance que les élèves les plus méritants, il est tout à fait logique d'observer que le niveau général de maîtrise de l'orthographe était plus important qu'aujourdhui. Faut-il pour autant en conclure qu'il faudrait revenir à cet âge d'or (supposé, bien entendu !) ? Evidemment non. Sauf à imposer une scolarité obligatoire, et identique pour tous, jusqu'à 18 ans, et donc jusqu'au lycée, il n'est aujourd'hui plus possible de séparer l'orthographe et le calcul du reste du champs des connaissances et des compétences à faire acquérir aux élèves. A ce sujet, Le Monde relaie une proposition du grammairien André Chervel, selon qui il n'est plus possible de faire abstraction de ces éléments, ce qui implique d'agir non pas sur l'apprentissage de l'orthographe mais sur l'orthographe elle-même, en la simplifiant. Je suis tout à fait en phase avec cette proposition, qui a le mérite de rendre à l'orthographe sa place réelle : non pas celle d'un trésor national à conserver et à transmettre dans sa pureté originelle, mais celle d'un outil, d'une convention à laquelle il est possible d'adhérer dès lors qu'on en comprend le sens. C'est toute la saveur, me semble-t-il, d'une langue vivante.

Mais il est une autre dimension du problème, sur laquelle l'article du Monde n'insiste pas assez : le moment opportun pour apprendre efficacement l'orthographe, dans le contexte de multiplicité des savoirs à acquérir et de concurrence des médias utilisées par les jeunes pour s'ouvrir sur le monde. Nous connaissons tous des exemples de personnes qui ont collectionné les zéros en orthographe au collège, qui ont "plombé" leurs copies de lycéen et d'étudiant par une orthographe défaillante, et qui aujourd'hui, dans un contexte culture ou professionnel autre, débarrassé des contraintes d'une évaluation inefficace et rituelle, ont spontanément amélioré leur orthographe. L'auteur de ces lignes est de ceux-là. Car il se trouve toujours un moment où l'orthographe devient une nécessité telle que soudainement, apparaît à chacun l'importance de la maîtriser. Or il apparaît à ce moment là que l'apprentissage par goût ou du fait de la nécessité d'un nouveau contexte, est beaucoup plus efficace qu'un apprentissage initial dilué dans mille autres apprentissages tout aussi fondamentaux. A ce titre, chacun aura pu s'étonner, voire s'offusquer, ces dernières années, des initiatives de nombreuses universités qui ont introduit des modules d'orthographe dans leur cursus de licence. Je dis, moi,  que loin des caricatures faciles, ces initiatives vont dans le bon sens et qu'il serait bon que les enseignants de collège et de lycée s'en inspirent. On peut toujours critiquer cela du haut d'une posture intellectuelle facile, ces initiatives n'en restent pas moins des solutions efficaces à un problème réel. Dès lors, elles sont les bienvenues, car elles répondent effectivement à une demande concrète, et qui fait sens pour les étudiants. Même remarque concernant le développement de l'usage de Twitter pour apprendre aux tout jeunes enfants à maîtriser l'orthographe. Rédiger, corriger, et réécrire un tweet est sans nul doute une forme d'évaluation de l'orthographe beaucoup efficace que la dictée. Et que les tenants de l'école-à-papa se rassurent : on peut parfaitement mettre une note à ce genre d'exercice.

En d'autres termes, la faiblesse relative de nos élèves en orthographe est réelle, mais elle n'est pas un drame car elle est, à tout âge de la vie, réversible. Car l'orthographe est d'abord utile pour communiquer, pour s'exprimer correctement, dans un contexte donné, variable selon les individus, voire selon les âges de la vie, et non pas pour avoir une bonne note à une dictée évaluée selon des procédures vides de sens. Donner du sens aux apprentissages. Voilà, encore et toujours, le maître mot d'une école efficace et émancipatrice. D'une école, donc, intelligente. Il faut, pour y parvenir, avoir le courage de s'affranchir des pesanteurs de la tradition, et des fausses évidences, faciles à formuler, mais impossibles à justifier.