Dans son édition de ce matin, Le Monde titre "Les enseignants critiquent les programmes scolaires", une information jugée si important que l'article commence à la Une de l'édition papier. Or pour que cela soit une information importante, il aurait sans doute fallu que ce soit quelque chose de nouveau, de pas banal ou, pourquoi pas, de spectaculaire. Mais il n'en est rien. Le rejet des programmes par les enseignants payés pour les mettre en oeuvre est une constante de l'éducation nationale depuis des décennies, en tout cas depuis qu'on les entend s'exprimer à ce sujet. Ou plutôt, une constante de l'enseignement du second degré. Car c'est bien là, à mon sens, le principal enseignement de la consultation menée auprès des professeurs sur les futurs programmes : le fossé entre second et premier degré se creuse encore un peu plus.

 

Les enseignants du second degré sont contre les nouveaux programmes. Ce n'est pas une nouveauté, donc, et c'est même une sorte de tradition bien ancrée dans l'identité professionnelle de la majorité d'entre eux. Ce qui est sans doute plus nouveau, c'est le fait qu'ils soient rejoints sur cette position par leurs inspecteurs, manifestement tout aussi critiques envers les futurs programmes. Mais en réalité, ce n'est une nouveauté qu'en apparence. Peu habitués à exprimer leurs convictions en public, ont sait bien que les inspecteurs, anciens enseignants, sont généralement, en privé, beaucoup plus sévères avec les programmes qu'il leur est demandé de faire respecter. De ce point de vue, beaucoup d'entre eux semblent, au travers de cette consultation, ne pas avoir tout à fait coupé le cordon avec les réflexes disciplinaires de leur ancien métier. Et s'il arrive, ici ou là, d'entendre une parole plus courageuse, plus innovante, oser exprimer l'idée que le programme n'est pas l'essentiel et qu'un programme "ça s'adapte" (rendant par là même le débat sur les contenus nettement moins psychodramatique), cette approche est encore trop rare pour qu'on puisse espérer à court terme une amélioration de ce côté là. La stupide course aux programmes à terminer coûte que coûte  a sans doute encore de beaux jours devant elle, et la question du "pourquoi" n'est pas prête de se poser là où pourtant elle devrait être au coeur de la réflexion.

Mais il y a plus inquiétant dans les résultats de cette consultation. Le Monde l'exprime d'ailleurs très bien. Si les enseignants du premier degré sont globalement satisfaits des programmes qui leurs sont proposés, ceux du second degré les rejettent assez nettement. C'est notamment le cas des programmes du cycle 4 (les années de collège allant de la 5eme à la 3eme). Mais même lorsque l'on regarde au coeur du cycle trois, la rupture apparaît. Ce cycle, rappelons-le, regroupe les années de CM1, CM2 et de 6eme de collège. Les programmes sont jugés satisfaisants pour ce cycle... sauf par les professeurs de collège à propos de la classe de 6eme. Il est tout de même assez déroutant de constater que les enseignants d'école élémentaire approuvent plus nettement que leurs collègues de collège des programmes conçus pourtant comme un tout cohérent. L'explication est sans doute culturelle, pour ne pas dire identitaire. Les enseignants de collège sont farouchement attachés, au moins inconsciemment, à la rupture avec le premier degré. La recherche a montré que cette rupture était l'un des principaux problèmes de notre école ? Aucune importance, il suffira de le nier, de dire que le collège marcherait mieux si l'école y préparait mieux les élèves, et l'affaire sera entendue. Aussi vrai que le réflexe naturel d'un enseignants de lycée est de considérer que c'est au collège de préparer les élèves, les enseignants de collège raisonnent de la même façon envers leurs homologues du premier degré. L'idée qu'une scolarité obligatoire devrait être organisée de façon cohérente tout au long du parcours scolaire qu'elle impose ne vient manifestement qu'aux enseignants du premier degré ! Et tant pis pour le bon sens, il a tort de remettre en cause des éléments d'identité. Il a tort, aussi, de croire qu'il est tout de même assez difficile de juger de l'infaisabilité d'un programme simplement en l'ayant lu une fois.

 

Comme pour la question des horaires de service, de la charge de travail, de la rémunération, de la capacité à s'adapter à l'innovation pédagogique (voire au changement, tout simplement), c'est donc bien, encore une fois, la fracture entre les enseignants du premier et du second degré que cette consultation et la synthèse qu'en fait Le Monde mettent en avant. Ce qui, paradoxalement, rend d'autant plus urgente la mise en place à la fois de la réforme des collèges et de ces nouveaux programmes. Car le second degré doit évoluer. Il en va de la capacité de notre système scolaire à aller vers plus de justice, plus d'égalité pour nos élèves. On sait depuis Annah Arendt que le refus du changement est une des données majeures de la condition enseignante. On sait aussi, depuis les mêmes travaux, que ce refus doit être dépassé si l'on veut que la société ait quelque chance de changer dans l'avenir. Adhérent à un changement quel qu'il soit n'est pas un réflexe naturel de l'enseignant. Il faut donc dépasser cet état de fait, et avancer. Sans doute ces programmes sont-ils ici ou là perfectibles, et cette consultation permettra d'avancer. Je pense par exemple à la nature des question optionnelles des programmes d'histoire (même si l'idée d'une marge d'autonomie plus grande laissée aux enseignants doit être maintenue). Mais sur le fond, le CSP a raison : il faut aller vers plus d'autonomie, vers des programmes pensés en terme de cycles et non d'années scolaires (ce qui apparaît comme une évidence à toute personne qui réfléchit à la question au delà de ses habitudes coutumières). Si la réforme des collèges ne s'appuie pas sur de tels programmes, alors elle échouera dans ses objectifs principaux, et son échec sera devenu une sorte de prophétie auto-réalisatrice, au plus grand profit des tenants de l'immobilisme. Car gageons que ce sont les mêmes qui rejettent à la fois le nouveau collège et les nouveaux programmes. Les mêmes qui rejettent toute évolution quelle qu'elle soit, parce qu'évoluer c'est se remettre en question. Et que ça, et bien ce n'est guère confortable.