Marie-Aleth Grard, membre de Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE), membre du CSP et vice-président d'ATD Quart-Monde, a donné un bref entretien à l'hebdomadaire "La lettre de l'éducation" daté du 18 mai 2015. Elle y dresse une rapide analyse des conclusions d'un rapport commandé par le CESE intitulé Une école de la réussite pour tous. Ce rapport recoupe largement, dans ses conclusions, celuis remis par Jean-Paul Delahaye à la ministre de l'éducation nationale, intitulé lui Grande pauvreté et réussite scolaire. Je retire de cet entretien deux extraits significatifs, concernant nos procédures d'orientation (essentiellement envers les élèves handicapés) et les relations qui existent entre ce sujet et les débats actuels sur la réforme du collège.

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A propos de l'orientation des élèves en situation de handicap

Un des points sur lesquels nous insistons, et qui ressort de nombreux témoignages, est la médicalisation abusive de l'orientation scolaire. On peut même, à ce sujet, émettre l'hypothèse d'une construction scolaire du handicap mental. Un élève est très tôt repéré, par ses enseignants, "perturbateur" ou en grande difficulté. Il est reçu par le psychologue scolaire, qui lui fait passer un test psychométrique, dont la validité nous semble d'ailleurs fragile. Puis un dossier est constitué, avec un volet social rédigé par une assistante sociale. Et l'élève se retrouve irréversiblement - car on n'en ressort jamais - orienté vers les structures spécialisées. Nous contestons la légitimité de ce volet social, qui peut s'avérer extrêmement pénalisant. L'évaluation doit porter exclusivement sur des critères scolaires. Sinon, on entre dans une logique d'étiquetage social et de déterminisme qui équivaut à une double peine pour les pauvres !

 

A propos du décalage entre les préconisations (école inclusive, coopération, innovation, bienveillance)  : "vos préconisations sont à l'exact opposé de la déferlante contre la réforme du collège".

Déferlante... D'abord, cela reste à voir. On entend toujours ceux qui crient le plus fort. Quant aux intellectuels renommés qui s'en prennent à cette réforme, vont-ils dans les établissements que nous visitons ? Sont-ils conscients des obstacles qui se dressent sur le chemin des élèves qui ne sont pas spontanément en connivence avec les codes scolaires ? Nous, nous constatons ce qui marche et nous tirons notre chapeau aux enseignants et aux cadres qui se démènent pour réinventer l'école au quotidien. Ce que nous préconisons n'empéchera par les élèves qui réussissent à l'école de continuer à réussir. Mais, si nous ne sommes pas capables de comprendre que les enfants de milieux sociaux différents doivent se connaître et se reconnaître, notre société ira de plus en plus mal. Notre pays a besoin d'une élite. Mais, pour que celle-ci soit à la hauteur de ses responsabilités, elle doit être formée à l'intelligence humaine, à l'empathie, au dialogue. Enfin, il est clair que ce qui fait le plus peur dans cette réforme, c'est la perspective de changer la façon de travailler. Si les enseignants coopèrent, cela détermine une relation différente aux élèves et cela permet aussi que ces derniers comprennent les apprentissages qui leurs sont demandés. Au fil de nos visites, nous avons rencontré le pire et le meilleur. Des enseignants mal à l'aise et d'autres qui vivent un bonheur professionnel. Lorsqu'ils se donnent les moyens de travailler ensemble et d'analyser leurs pratiques, cela change tout.