Le débat sur la réforme du collège prévue à la rentrée 2016, très violent sur les réseaux sociaux, a débordé cette semaine dans la plupart des grands médias. Chez les éditorialistes, et dans une certaine presse, l'affaire est entendue : il faut rejeter cette réforme, dont on a parfois le sentiment qu'elle remet en cause rien moins que les fondements de notre civilisation. Ce débat, d'ailleurs, se mélange avec un autre, tout aussi baroque, à propos des futurs programmes scolaires de collège (et son mythe des Lumière qui ne seraient plus enseignées que de façon optionnelle, nous y reviendrons sans doute dans quelques jours).

 

Mais ne nous dispersons pas, restons pour le moment dans le cadre de la réforme du collège. Il est bien entendu tout à fait légitime d'être opposé à cette réforme, et de défendre des arguments qui peuvent s'entendre, notamment (comme je l'ai d'ailleurs écrit ici) en ce qui concerne l'enseignement de l'allemand (à ne pas confondre avec l'enseignement des langues). Mais précisément, le problème dans ce débat, c'est que l'intelligentsia politico-germanopratine se déchaîne contre cette réforme avec très peu d'arguments concrets et probants. Les approximations, par contre, ainsi que les erreurs, la mauvaise foi, voire le mensonge, sont légion, et tiennent souvent lieu de raisonnement à des gens trop paresseux pour lire les textes dont ils parlent (cette critique exclue donc les représentants syndicaux, qui certes interprètent les textes en fonction de leurs intérêts propres, mais les ont lus). On retrouve cela par exemple dans un édito de Christophe Barbier pour l'Express, dans le dossier de Marianne consacré à cette question, dans une tribune à vocation polémiste dans Challenges, etc.

Mais un exemple valant mieux qu'un long discours, intéressons-nous de plus près au "débat" (si tant est qu'on puisse appeler ainsi une série d'articles allant tous dans le même sens, sans contradicteurs) ouvert dans les pages de l'Humanité, dans lequel on trouve notamment un texte de Loys Bonod, enseignant, bloggeur et polémiste, professeur au très prestigieux lycée Chaptal de Paris. On y lit notamment, à propos de la place du latin dans le futur collège, que "le ministère a ressuscité (...) des moignons d’options de langues anciennes, avec un horaire amputé, garanti seulement dans les établissements les plus favorisés". Le latin ouvertement réservé à une élite, et pour quelques petites heures insignifiantes ? Voilà une attaque sévère pour une réforme qui prétend accroître l'égalité de tous les collégiens. En réalité cette attaque est infondée. Concernant les supposés "meilleurs établissements", monsieur Bonod fait mine d'ignorer que cette réforme concernera tous les collèges sans aucune exception. De quelle référence au projet de réforme se targue-t-il pour avancer cette contre vérité ? Aucun. Au contraire, le projet de décret, et l'arrêté qui l'accompagne, précisent suffisemment les choses pour envisager un maintien du latin dans tous les collèges dans lesquels des élèves souhaitent l'apprendre (ce qui, convenons-en, n'est pas forcément le cas partout, mais sans que ce soit nécessairement la faute de cette réforme) et dans lesquels cela figurera dans le projet d'établissement. Que dit le texte (arrêté consultable en cliquant ici) ? Au moins six des huit EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires) devront avoit été étudiés au cycle 4 (de la 5eme à la 3eme) soit deux par an, à raison de 3 heures, soit 1,5 heure, par exemple, par EPI. Les élèves pourront donc d'emblée bénéficier de 1,5 heures de latin dans ce cadre soit en 5eme soit en 4eme soit en 3eme (article 6 de l'arrêté). L'argument de M. Bonod serait donc recevable ? Non, car il existe aussi un article 7 dans l'arrêté accompagnant le décret, qu'il aurait été inspiré de lire jusqu'au bout. Que dit cet article 7 ? Il créé pour chaque classe de collège une dotation complémentaire de 3 heures utilisables pour assurer des dédoublements ou pour "proposer, pour les élèves volontaires, un enseignement de complément aux enseignements pratiques interdisciplinaires prévus à l’article 4, qui porte sur un enseignement de langues et cultures de l’antiquité ou sur un enseignement de langue et culture régionales". Cet horaire est plafonné à 1h en 5eme, 2 heures en 4eme et 3eme. Largement de quoi financer le maintien d'un groupe de latinistes, même si l'horaire pourra se trouver quelque peu réduit par rapport à la situation actuelle (encore qu'on voit mal un Dasen refuser, puisque les heures sont présentes dans la DHG du collège, de choisir de maintenir un horaire de latin plus important). Un établissement où le latin est dynamique et attire les élèves pourra, si on se résume, lui garantir 1 à 2 heures en 5e (offciellement une), 2 à 3 en 4eme et 3eme (officiellement deux au maximum). A l'un des niveaux viendront s'ajouter les 1h30 de l'EPI "langues et civilisations de l'antiquité". Soit possiblement (et encore une fois, les heures existent, les Dasen auront donc mauvaise grace à refuser ces montages prévus au projet d'établissement : c'est la puissance de l'autonomie bien comprise des établissements !) 2,5 heures en 5eme, 3 heures en 4eme et en 3eme (oh, les horaires actuels !). Seule contrainte prévisible : obliger, dans au moins une classe par niveau (celle des latinistes) à arbitrer entre le latin et les dédoublements d'autres disciplines. Soit exactement la situation actuelle de bien des établissements.

Autre approximation (pour le moins) de M. Bonod : l'attractivité du latin serait bridée par des logiques comptables ou gestionnaires. Je cite : "l’accès à ces options (i. e. les langues anciennes) n’a jamais été limité que par les refus d’ouverture de sections, notamment là où on les estime (à tort) superflues". Non monsieur ! Quand un chef d'établissement n'ouvre pas, ou ferme, le latin, c'est parce que le vivier des élèves volontaires est épuisé, ou trop faible pour justifier le maintien dans un context de répartition horaire qui permettrait des dédoublements ailleurs. Effectivement, priver des classes de dédoublements de sciences parce que trois enfants veulent continuer le latin n'est pas tenable, ethiquement parlant. Lorsque les élèves sont là, volontaires, alors le latin existe, et continuera d'exister. Quel chef d'établissement prendrait le risque de braquer inutilement les parents d'élèves, souvent très engagés lorsqu'il s'agit du latin ? Personne n'a intérêt, contrairement à ce que les conservateurs semblent croire, à brider les meilleurs élèves et ceux qui veulent apprendre plus de choses (ce ne sont d'ailleurs pas toujours les mêmes !). Ou alors qu'on m'explique où est cet intérêt !

Enfin, j'ai gardé le meilleur pour la fin. Je cite toujours Loys Bonod : "D’une manière générale, la réforme du collège 2016 obéit à une logique de coupes budgétaires". Il faut se pincer et relire la phrase plusieurs fois pour y croire ! "Logique de coupes budgétaires" ?? Dans le premier budget de la nation ? Dans un budget encore en hausse en 2015 (65,2 mmilliards d'euros, soit une hausse de 2,4% par rapport à 2014) l'Education nationale créé cette année 9421 emplois dont 5732 postes "équivalent temps plein" d'enseignants, soit 1400 de plus que l'an dernier (quand 4341 postes avaient pourtant déjà été créés). Il faut être sérieux, et se poser les bonnes questions si on veut avoir une chance, un jour, d'apporter les bonnes réponses. Ce n'est pas le budget qui manque à l'éducation nationale, c'est l'attractivité de la fonction enseignante (assez nettement dégradée, outre des salaires actuellement trop bas, par le bruit de fond médiatique des Cassandre professionnels, qui donnent de leur métier, notamment auprès des étudiants, une vision catastrophiste et négative tout à fait infondée). Ce ne sont pas les enseignants qui manquent pour assurer la diffusion du latin, du grec ou de l'allemand. Ce sont les élèves. Se demander pourquoi les élèves ne choissisent plus autant qu'avant le latin ou l'allemand, c'est se poser les bonnes questions. J'ai regretté, sur ce blog, la disparition des classes bilangues, au moins dans les établissements défavorisés. Mais l'argument ne tient pas pour le latin, et ne tient pas partout. Ces matières - et ce n'est pas faire injure aux professeurs qui s'en chargent le plus souvent avec passion que de le dire - ont mauvaise presse. Pourquoi ? Sans doute parce que beaucoup de parents croient qu'elles sont encore enseignées comme "à leur époque". C'est hélas parfois le cas, mais heureusement de façon à présent marginale. Il faut le faire savoir aux familles. Il faut valoriser le latin auprès des primaires et des sixièmes. J'atteste que cela marche. Il faut présenter l'allemand comme une occasion d'ouverture culturelle, de découverte, au besoin comme une occasion de voyager. Cela marche aussi, j'en atteste également.

 

La critique de la réforme du collège souffre de trop d'idéologie, de trop de reflexes conservateurs, de trop d'inquiétudes, de trop d'entre-soi aussi, parfois. Il faut combattre l'entre-soi, le conservatisme et l'idéologie passéiste véhiculée par certains opposants à la réforme. Il faut par contre convaincre et rassurer tous les autres, cette immense majorité des enseignants qu'on n'entend pas, mais qui écoute, et qui lit. Oui la réforme du collège est perfectible, oui elle peut aller plus loin, oui elle pourrait être rédigée de façon moins compliquée. Mais opposons-lui au mois des arguments raisonnés, factuellement exacts ! Et surtout, que les opposants au projet fassent des propositions concrètes, au delà des grandes envolées lyriques de portée très générale. Dans le même dossier (je n'ose écrire "débat") de L'Humanité, Frédérique Rolet, du Snes, prône une éducation fondée " sur la dimension de mise en culture des savoirs propres à former l’être humain du XXIe siècle, quel que soit son destin professionnel". Qui ne signerait pas une telle ambition ?? Il faut simplement se demander comment on fait. Les quelques pistes avancées dans le même aticle sont intéressantes, certes, mais sont tout à fait compatibles, pour la plupart, avec le projet de réforme du collège pour 2016. Radicaliser son discours, contre sa nature profonde, à la traîne de quelques éditorialistes conservateurs, voire réactionnaires, ne peut pas faire un projet digne de ce nom et motivant pour les enseignants !