C'est aujourd'hui que le Conseil Supérieur de l'Éducation doit émettre son avis sur la réforme du collège. Ce dossier révèle, depuis quelques jours, les profondes fractures qui traversent les milieux éducatifs. Hostile ou favorable à la réforme, chacun radicalise son discours, chacun campe sur ses positions, et la situation semble se figer, autour de points de crispation parfois un peu étonnants, surtout aux yeux de quiconque ne fréquente pas les établissements scolaires de façon quotidienne. Je suis, pour ma part, tout à fait favorable à cette réforme, qui apporte incontestablement certaines réponses aux maux dont souffre notre collège, et je suis fatigué d'un débat dans lequel la mauvaise foi, la peur et le conservatisme masquent parfois, malheureusement, une conception passéiste inconsciente de nos institutions scolaires. Si les promoteurs de la réforme peuvent parfois apparaître, notamment sur les réseaux sociaux, très radicaux dans leurs réactions, c'est parce que le rejet de cette réforme est illogique, et parfois un peu "surjoué" ; c'est parce qu'au fond, les réaction négatives ne tiennent pas compte, dans leur ampleur, de la portée en réalité limitée de cette réforme, qui aurait pu, qui aurait dû, finalement, aller beaucoup plus loin.

 

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De quoi s'agit-il en quelques lignes ? (pour une information plus complète, se référer à la page dédiée du ministère). Essentiellement de changer certaines pratiques de classe. En déployant des EPI (enseignements Pratiques Interdisciplinaires), à hauteur de 20% du total de l'horaire de chaque classe, la réforme entend proposer des formes d'enseignement non frontales, fondées sur des projets, dont le choix est laissé à la libre appréciation des équipes pédagogiques. Il s'agit également de renforcer l'enseignement des langues vivantes POUR TOUS, partant du principe que si le collège actuel réussit (à peu près) correctement à former des élèves sérieux, travailleurs et motivés par les langues, il fournit dans l'ensemble des élèves dont le niveau de langue à l'entrée au lycée n'est pas satisfaisant. La réforme entend donc opérer un rééquilibrage des horaires de langue au profit de TOUS les élèves.

Et puis ? Et bien c'est à peu près tout (malheureusement). En vérité, où sont les ruptures révolutionnaires dans ce qui précède ? Où est la dégradation grave du métier d'enseignant dénoncée par certains syndicats ? Où est le renoncement à l'exigence que nous devons à nos élèves ? Comme l'a parfaitement résumé la FCPE, le "collège idéal" devrait être un collège presque totalement décloisonné, dans lequel ce ne sont pas 20% des heures de l'emploi du temps, qui devraient être organisées en co-enseignement et sous forme de pédagogie de projet, mais 80 ; un collège dans lequel les parents et les enseignants co-construisent les projets d'orientation des élèves, et non pas un collège dans lequel le redoublement en fin de cycle, archaïsme du siècle dernier, perdure malgré les preuves irréfutables de son inefficacité ; un collège dans lequel l'élève construit un projet, dans lequel il trouve les appuis nécessaires à la réussite de son projet, et non un collège dans lequel on fixe des objectifs identiques pour tous, et auxquels les élèves sont priés de s'adapter. Cette réforme, en somme, est un réajustement centré sur la réalité de ce que sont les élèves aujourd'hui, et sur ce que la nation attend de ses enseignants ; une façon de donner du corps à un collège unique qui ne l'a jamais pleinement été, c'est à dire un collège pour tous, à l'intérieur duquel chacun trouve ce qu'il vient y chercher.

 

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Face à cette réforme, qui n'est pas une révolution, on observe une levée de bouclier, et la reconstitution du "camp du non" tel qu'il s'était déjà constitué lors des discussions sur la loi d'orientation, en 2012. Du Snes au Snalc, en passant par FO ou Sud Éducation, en passant aussi par la PEEP, association de parents proche de la droite, et par la plupart des association disciplinaires, le choeurs des mécontents parait étrangement dysharmonieux. Et cela donne lieu à une véritable avalanche de contre vérités et d'approximation concernant un texte non encore paru.

La réforme du collège mettrait à mort les langues anciennes. Vielle rangaine que cette mort programmée du latin ! La réforme change certes la place des langues anciennes dans le collège, et les modalités d'apprentissage. Mais elle ne les nie pas, et ne les supprime pas. La crise des langues anciennes est bien plus ancienne, et perdurera tant que nous ne nous poserons pas à ce sujet les bonnes questions.

La réforme du collège supprimerait les sections européennes et les classes bilangues. La chose est entendue pour les classes bilangues, puisque du fait de la généralisation de la LV2 en 5eme, elles perdent pratiquement toute raison d'être. Mais elles demeureront possible en 6eme en allemand pour les élèves qui auront commencé la langue à l'école élémentaire. Quant aux sections européennes, elles continueront à exister en lycée, et dans les collèges qui souhaiteront les maintenir en les "finançant" sur leur DHG. Autrement dit, il reviendra à chaque établissement de déterminer la nécessité, dans le cadre de choix autonomes, de maintenir ces structures.

Les EPI seraient obligatoires dans le service des enseignants. A raison de trois heures par semaine et par classe, chaque classe étant dotée en général d'une petite dizaine d'enseignants, la chose semble difficile à envisager !

Les EPI seraient des "gadgets pédagogiques". Souvent employée, l'image d'élève travaillant à la réalisation d'éoliennes au lieu de faire du travail supposé sérieux. Outre le fait que le projet soit intéressant et porteur, cette rumeur émane d'un exemple donné dans la présentation de la réforme par le ministère sur son site Internet. On attend de gens instruits qu'ils soient capables de comprendre d'un exemple est un exemple, et que quand cet exemple trouve sa place dans un enseignement de sciences, il ne définit pas tout entier cet enseignement et qu'il ne concerne pas, a priori, les langues, le français ou l'EPS !

La réforme du collège serait une occasion de "caporalisation" des enseignants par les hiérarchies intermédiaires. Bigre, à nouveau la lutte des classes et le rejet des chefs d'établissement dans une sorte de "hiérarchie" forcément hostile au travail des enseignants ? pas du tout ! Les "hiérarchies intermédiaires", qui sont ici dénoncées, ce sont des enseignants qui se verront confier des tâches complémentaires, comme par exemple la coordination d'un niveau de classe. Nous attendons toujours la dénonciation, par les mêmes contempteurs, de la fonction de professeur principal, instaurée dans nos établissements depuis des décennies, et dont le Snalc défend même le caractère "imposable" par le chef d'établissement. Cette caporalisation transformerait le conseil pédagogique en outil de pression. Mais c'est tout le contraire en réalité ! Le conseil pédaogique est la garantie d'une autonomie pédagogique qui échappe au caporalisme et aux injonctions. La réforme, qui instaure les EPI, n'en n'impose pas le contenu de façon précise, laissant au contraire à chaque établissement la liberté de choisir les contenus. La liberté fait peur, on le sait bien. Peut-être d'ailleurs faut-il voir là un des ressorts psychologiques des blocages que l'on constate ?

Il y a plus grave que cette succession (non exhaustive hélas) de contre-vérités à propos de cette réforme. Le débat témoigne en effet, chez certains, d'une forte confusion entre la forme et le fond. Comme d'habitude, les tenants de l'ordre établi font aux "réformateurs" un procès en laxisme, en démagogie, qui n'est fondé sur rien de sérieux. La réforme du collège ne cède rien sur les exigences et sur le fond, mais prétend simplement remodeler le cadre dans lequel s'acquièrent les savoirs, les connaissances, la culture commune. Il s'agit simplement, encore une fois, de poursuivre les mêmes finalités, mais autrement, avec d'autres moyens et une autre philosophie, partant du constat qu'au regard des grandes missions que la nation fixe à son école, le collège fonctionne mal. Nulle part il n'est écrit que nous devrons baisser les exigences en terme de contenu. Développer certains aspects d'un programme dans le cadre des EPI, c'est toujours faire travailler les élèves sur des contenus, des savoirs. Ou alors, en poussant la logique de ces "professeurs de désespoir"; comme les appellent joliment les Cahiers pédagogiques, il faudrait supprimer toute forme de sortie scolaire, qui fait perdre un temps précieux aux apprentissages sérieux. Qui ose sérieusement croire à une telle fable ? Qui osera, dans dix, vingt ans, affirmer sérieusement que la réforme du collège de 2016 a détruit le lien entre l'école et la transmission des savoirs ? En tout cas pas ceux qui auront eu le mérite de mettre en oeuvre cette réforme, et de se placer provisoirement dans une position professionnellement instable. On n'avance qu'en renonçant au confort du moment, chacun en a conscience.

 

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En réalité, les tensions liées à cette réforme posent des questions, qui sont malheureusement récurrentes, et même éternelles : A nouveau, posons notamment LA question qui fâche : pourquoi les premiers bénéficiaires du système auraient-ils intérêt à ce qu'il change ? L'éducation nationale est un domaine dans lequel, par principe, la co-élaboration des réformes et leur adhésion massive est impossible. Humainement impossible. Est-ce pour autant que ces réformes ne sont pas nécessaires ? En ce qui concerne le collège, évidemment, la réponse est non. Autre question sous jacente au débat : pour quelle(s) finalité(s) concevons nous le collège ? Pour sélectionner les élèves aptes à entrer au lycée général ? Pour hiérarchiser les mérites des élèves, renvoyant chacun à la voie d'orientation "la mieux adaptée", sans même qu'il sache que ce qu'on lui impose sera pour lui une source d'épanouissement qu'il ignore encore ? Alors oui, cette réforme est une mauvaise réforme. Mais si l'on veut un collège qui aide chacun, dans un cadre collectif, à trouver les modes d'apprentissage qui lui conviennent ; si on veut un collège qui propose aux élèves des pédagogies moins frontales, qui ne le placent pas parfois en situation d'échec ; si on veut un collège un tant soi peu appaisé, dans lequel il n'y a pas deux camps, celui des élèves et celui des Sachants, alors cette réforme est une bonne réforme, et il faut, sur le terrain, déployer toute l'énergie dont nous sommes capables pour la porter, la promouvoir et la faire vivre.