Tantôt vue comme la cause de tous les maux, tantôt invoquée comme un totem, l'Ecole se trouve depuis quelques semaines au coeur de la tourmente médiatique et politique. La séquence attentats-11 janvier-Prise de conscience aura sans doute des effets à long terme sur son évolution. Notamment sur les objectifs de la refondation dont elle fait l'objet depuis deux ans et demi. Mise en cause, voire en accussation pour n'avoir pas su empêcher la radicalisation de quelques uns de ses élèves, l'école est aujourd'hui l'objet de toutes les attentions, jusqu'au plus haut sommet de l'état. Ce qu'il faut attendre d'elle, en terme de transmission des valeurs, de ciment de la société, voire de la Nation, remplit à nouveau les colonnes des journaux, les programmes des hommes politiques et les analyses des commentateurs. Au prix parfois d'un grand déballage réactionnaire, qui se veut une réponse à la crise, mais qui propose en réalité des remèdes qui sont pires que le mal. 

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La presse de droite du moment est à ce titre un modèle du genre. Toute la panoplie de l'école d'antan est brandie, comme autant d'étendards à dresser contre la perte des repères, des valeurs, la crise de l'autorité, voire l'effondrement moral dont notre société serait l'objet. Comme le disait Bruno Duvik dans la revue de presse du jeudi 5 février sur France Inter, la demande d'autorité semble être partout. Pour le Figaro, par exemple, "rites et symboles [sont brandis] au secours de l'autorité" : déploiement des drapeau, retour de l'uniforme, rétablissement des estrades, valorisation de la Marseillaise, tout y passe. Et dans son édito, le quotidien conservateur appel à renoncer à tout ce qui ne va pas dans le sens de l'effort. Sont ici visés les piliers de la Refondation : développement des classes sans notes, suppression des redoublements. Dans Valeurs Actuelles, il y a un sondage à l'appui de ces observations. Les recettes du passé sont sans surprises plébiscitées par les lecteurs de ce journal d'extrême droite : chanter la Marseillaise, rétablir des uniformes et même saluer le drapeau français dans le cadre scolaire. « Cette aspiration globale à plus d’autorité et de discipline est un phénomène de fond qui progresse depuis plusieurs années, constate Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop. Mais elle a été considérablement amplifiée par la vague d’attentats qui a notamment mis en lumière l’échec de l’intégration par l’école, à la fois par le profil des auteurs de ces attentats, tous passés par notre système scolaire, et par les incidents recensés durant la minute de silence. ».

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Il y a là, de mon point de vue, un contresens dramatique sur la "responsabilité" (réelle ou supposée) de notre école. Comme d'habitude avec la diarrhée verbale conservatrice, des responsabilités sont pointées. Simples, sinon simplistes. Mai 68, le pédagogisme, le laxisme. Tout cela serait entendable si on ne se trouvait pas devant une double confusion, assez habituelle, en matière d'école et de réforme :

Confusion d'abord sur l'objectif et la nature des réformes en cours. Supprimer les redoublements ne signifie pas que l'on veuille accepter n'importe quoi en matière de comportement. Cela signifie simplement que nous devons changer notre façon de traiter l'échec scolaire, parce que les méthodes traditionnelles ne marchent plus depuis longtemps. Changer le sens de l'évaluation des élèves ne veut pas dire que l'on va céder quoi que ce soit en terme d'exigence dans les apprentissages et dans le respect qui est du aux professeurs par les élèves. L'évaluation positive a pour ambition de montrer l'exemple aux élèves. De leur montrer que s'ils doivent le respect à l'institution, c'est d'abord parce que l'institution les respecte. Parce qu'elle cesse de les trier, de les classer (et d'ailleurs plus souvent de les déclasser). Parce qu'elle cesse de les humilier inutilement, de produire des vaincus, de fabriquer des ressentiments. Donner l'exemple, pour que les élèves aient des repères stables. N'est-ce pas exactement ce que la société attend de son école ? N'est-ce pas exactement ce qu'elle peine à produire, arc-boutée qu'elle est sur de vieilles recettes qui produisent bien plus de dégâts qu'elles ne résolvent de problèmes ? La rigueur morale que nous attendons de nos professeurs, leur capacité à montrer l'exemple, à traiter des grandes questions de société de telle sorte que cela fasse sens pour des citoyens en construction, tout cela n'a rien à voir avec les aspects techniques de l'orientation ou de l'évaluation. Il y a des professeurs très défaillants qui brandissent des notes et des menaces de redoublement comme des armes contre leur propre manque d'autorité, nous le savons tous. Nous savons tous également qu'il y a des professeurs très bienveillants avec leurs élèves, qui les acceptent tels qu'ils sont, qui ne les notent plus, mais qui ne leur cèdent rien en terme de respect, de transmission des valeurs et des fondamentaux de notre "vivre ensemble". Entre ces deux modèles de professeur, mon choix est clair.

Confusion également sur ce qu'était l'école d'autrefois. Réclamer le retour des vieilles recettes, c'est oublier un peu vite que nous les avons déjà expérimentées. Et que c'est parce qu'elles ne marchent plus qu'il est nécessaire d'en changer et de les reléguer au chapitre "éducation" des livres d'histoire. La Marseillaise était chantée dans les écoles des années 30. Et d'autres hymnes, dans d'autres écoles, ailleurs, y compris dans celles de l'Allemagne nazie. L' "autorité du professeur" était déjà érigée dans les années 30 comme un des piliers incontournables de l'apprentissage scolaire. Et cela aussi se retrouvait dans d'autres écoles, dans d'autres régimes que notre République, et avec quelle force ! Le port de l'uniforme, ou de la blouse, était la règle partout dans nos écoles dans les années 30. Pour désagréable que cela soit, il me semble nécessaire de rappeler que les terroristes du 20e siècle, les dictateurs, les collabos de la période de l'Occupation, tous sont passés par cette école merveilleuse dont la droite nous rebat aujourd'hui les oreilles. Et pour quel résultat ? Quelles leçons ont à nous donner les défenseurs d'une école qui n'a su empêcher ni l'esprit de collaboration, ni la brutalisation guerrière de nos sociétés, ni le déploiement, au coeur d'une Europe civilisée et dans laquelle la tradition scolaire était si importante, de la plus grande opération de crime de masse de tous les temps ?

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L'école traditionnelle n'a jamais rien empêché. Ni en France autrefois, ni ailleurs, aujourd'hui comme hier. Le patriotisme américain n'empéche pas la société d'y être l'une des plus inégalitaires et des plus violentes du monde occidental. Les écoles de la IIIe République ont certes permis de cimenter la nation, en un temps où cette problématique était autrement plus cruciale qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elle n'a toutefois pas réussi à installer le sentiment patriotique, la fierté nationale et l'humanisme universel dans les esprits. Et tout cela, c'était avant mai 68 et le pédagogisme, avant la prise de conscience du caractère inégalitaire de nos institutions scolaires. Alors par piété, ne confondons pas le mal et le remède, ne rétablissons pas de vieilles lunes réactionnaires en croyant qu'elles régleront le problème. Car pour une large part, ELLES SONT le problème. Et depuis bien des décennies.