Le mardi 6 janvier 1959, il y a donc 55 ans, le Conseil des Ministres adoptait une loi de réforme de l'enseignement. Dans l'édition du Monde datée de ce jour-là, que je reproduis ci-dessous, on trouve un certain nombre d'éléments qui sont d'une étonnante modernité et qui permettent de mieux comprendre (et de relativiser) les crispations actuelles de notre système, de certains de nos syndicats et de l'opinion publique. Mieux qu'une analyse détaillée, je propose aux lecteurs de souligner les passages qui me semblent les plus emblématiques. Chacun pourra dès lors se faire une opinion sur ces questions, et pourra, le cas échéant, dédramatiser un peu son discours et les enjeux inhérents. Car depuis 1959, si rien n'a réellement changé dans le discours et que l'école de la République ne s'est toujours pas effondrée, les Cassandres, eux, sont toujours là, et bien là.

 

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M. Berthoin a remis ce matin à la presse l'exposé des motifs du projet de réforme de l'enseignement, qui, a-t-il indiqué, " ayant fait l'objet d'une approbation définitive en conseil de cabinet, recevra mardi la consécration officielle au conseil des ministres ", ainsi que celui de la réforme du baccalauréat adoptée mercredi dernier par le gouvernement.

Le texte de la réforme de l'enseignement, a déclaré M. Berthoin, "est avant tout l'œuvre des directeurs de cette maison. Ils l'ont unanimement approuvé".

" De graves contradictions, est-il indiqué dans cet exposé des motifs, déséquilibrent nos enseignements. Notre enseignement secondaire, par exemple, s'affaiblit et menace de succomber sous la pléthore. Comment accepter la perspective de lycées bientôt submergés par un million d'élèves, dont la moitié sans doute n'y seraient entrés qu'en méconnaissant leurs véritables aptitudes ?... Il faut que nos élèves soient confiés le plus longtemps possible à des enseignements aussi peu différents que possible, qui, à leur terme, leur offriront encore des choix aussi nombreux que possible pour la formation définitive. "

Le point le plus controversé des différents projets de réforme de l'enseignement est ce qui fut successivement appelle " cycle d'orientation, tronc commun " et maintenant " cycle d'observation ".

La version définitivement adoptée, comme nous l'avions déjà indiqué, est la suivante :

" Le premier trimestre de la première année (actuelle classe de sixième) sera, quel que soit l'établissement en cause, consacré à l'affermissement des connaissances élémentaires... Un premier conseil, qui ne sera affirmatif ou négatif que dans les cas les plus manifestes, pourra donc être donné aux familles sur le choix qu'elles auront à accomplir en vue du deuxième trimestre de l'année scolaire entre l'enseignement classique et l'enseignement moderne. Au 1er janvier nos élèves se trouvent donc engagés dans l'un ou l'autre de ces deux enseignements. Ceux-ci, continués au rythme habituel, permettront à l'observation de se poursuivre, assidue et vigilante, afin qu'au terme du deuxième trimestre une nouvelle indication soit apportée aux familles. Ainsi évitera-t-on de voir tant d'élèves ne poursuivre les études classiques que parce qu'ils les ont commencées. "

Ce cycle d'orientation ne sera pas mis en œuvre dans des " écoles moyennes " (projet Billères), ni même dans des " unités d'enseignement moyen " (projet Berthoin de 1955), mais dans le cadre des différents établissements actuels. C'est pourquoi il est prévu " de resserrer davantage le réseau des cours complémentaires (qui seront rebaptisés " collèges d'enseignement général "). " En deçà du chef-lieu de canton, ils s'implanteront dans nombre de petits centres ruraux. " Il est également prévu de prolonger d'une année l'enseignement dans ces collèges, c'est-à-dire jusqu'au niveau de la classe de seconde.

Les diverses catégories d'enseignements

Cette réforme prévoit les différentes catégories suivantes d'enseignements :

" L'enseignement terminal, qui avec le concours des professions achèvera la période de la scolarité obligatoire ; l'enseignement technique court des centres d'apprentissage, désormais dénommés collèges d'enseignement technique ; l'enseignement général court des collèges d'enseignement général ; l'enseignement technique long des collèges techniques et des écoles nationales professionnelles; enfin l'enseignement classique ou moderne long.

En ce qui concerne ce dernier, il est prévu qu'il comprendra sept sections Par référence à la structure présente, une modification essentielle intervient : " l'aménagement, le renforcement de l'actuelle section B (latin, langues) et son adaptation (usage concret du langage), "

D'autre part, il est indiqué par cet exposé des motifs qu' " il sera créé dans les établissements de l'enseignement supérieur, des " départements " qui " groupant les enseignements et les recherches relevant d'une même discipline et des disciplines voisines, assureront, sous le contrôle et la responsabilité des doyens et des recteurs, le plein et le meilleur usage des ressources et des installations, coordonneront les enseignements et les travaux et rendront plus étroite la liaison devenue absolument indispensable avec les activités régionales ou nationales. "

La rentrée le 15 septembre

Comme nous l'avions déjà annoncé, le décret sur le baccalauréat remplacera l'oral (sauf une épreuve pratique de langue vivante) par une adjonction à l'écrit " d'épreuves nouvelles portant, selon le tirage au sort, sur deux des autres disciplines ".

D'autre part la session de septembre est supprimée. " Celle-ci nous a paru, est-il indiqué dans l'exposé des motifs, comme au Conseil supérieure de l'éducation nationale, condamnable. Si le candidat n'était pas au niveau de l'examen en juillet, ce n'est pas le " bachotage " des vacances, source de surmenage et de malmenage plus que de progrès, qui pourrait accomplir le miracle... Cette session nous interdit présentement de répondre au vœu unanime de voir l'année scolaire s'ouvrir plus tôt, c'est-à-dire vers le 15 septembre. Sa suppression nous autorisera à réduire les grandes vacances, dont l'actuelle durée (trois mois) est un défi au bon sens... D'autre part, en assurant un meilleur emploi de nos maîtres examinateurs, nous espérons pouvoir organiser pour les matières fondamentales, au fur et à mesure des possibilités, la double correction si souvent demandée et en effet si désirable. "

La session de septembre sera remplacée au mois de juillet par " un oral de contrôle pour les candidats qui auront obtenu une moyenne de 7 sur 20.

" Il portera sur les matières faibles de l'écrit et sur une épreuve de français à la première partie, de philosophie à la deuxième.

" De plus nous organiserons dans la quinzaine qui suivra l'examen une session de rappel pour ceux qu'une cause de force majeure aurait écartés des épreuves normales.

Application en 1960

" Enfin - et c'est un point à nos yeux essentiel du décret portant réforme de l'enseignement - nous donnons l'équivalence, à la première ou à la deuxième partie du baccalauréat, aux examens de niveau au moins égal qui sanctionnent les études des techniciens ou des techniciens supérieurs brevetés. "

Répondant à des questions, M. Berthoin a précisé que cette réforme du baccalauréat n'entrerait en application qu'en 1960. Il a ajouté que les modifications apportées dans l'enseignement actuel par l'adoption du " cycle d'observation " ne pourront vraisemblablement, pas être introduites avant cette date. C'est donc seulement en 1960 (et en 1967 pour la prolongation de la scolarité) que les réformes de l'enseignement et du baccalauréat amenderont le régime des études et des examens.

Le ministre a ajouté que la réforme de l'enseignement ne modifierait pas le système actuel de l'examen d'entrée en sixième dont sont dispensés " les bons élèves des écoles publiques ". " Je souhaite seulement, a indiqué M. Berthoin, que les critères de la dispense soient plus sévères. Il nous faudra régler le robinet selon nos possibilités. " Il a confirmé que pour entrer en quatrième les élèves qui ne suivraient pas les avis des conseils d'orientation devront subir un examen.

Les programmes des cours complémentaires devant être " rapprochés " de ceux des lycées, il est d'autre part envisagé de détacher dans ces établissements des professeurs de l'enseignement secondaire, notamment pour le latin et les langues vivantes. M. Berthoin a insisté sur le problème du recrutement des maîtres. Il a, à ce propos, souhaité une réduction de la durée des études en vue de la licence d'enseignement ès lettres et suggéré un allongement de l'année universitaire " qui commence un peu trop tard et finit un peu trop tôt ". Le ministre de l'éducation nationale a enfin indiqué, comme nous l'avons déjà annoncé, qu'une loi-programme est en préparation. Elle concerne uniquement, a déclaré M. Berthoin, " les dépenses en capital pour les enseignements supérieurs scientifique et technique ". Prévue sur trois ans (jusqu'en 1961), cette loi-programme ouvrirait, selon le ministre. 60 à 70 milliards de crédits. Comme il s'agit pour une part d'un regroupement d'opérations déjà inscrites au budget de 1959, ce total représenterait un montant moins important de crédits supplémentaires : quelques milliards pour 1959.

 

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Traduits en termes plus simples et plus actuels, les principales mesures du décret Berthoin sont les suivantes :

  • Création de CET (Collèges d'enseignement technique) à partir des centres d'apprentissage existants.
  • Transformations des cours complémentaires de l'enseignement primaire supérieur en CEG (collèges d'enseignement général)
  • Réforme du Baccalauréat avec suppression de la session de septembre
  • Raccourcissement des vacances d'été.
  • Parallèlement, une ordonnance prolonge de 14 à 16 ans la scolarité obligatoire afin d'accompagner la mise en place du cycle d'observation dont il est question dans le décret.