Dans le numéro 1173 de Charlie-Hebdo, en date du 10 décembre 2014, on trouve ce texte d'Antonio Fischetti, concernant l'évaluation. Je le reprends ici, en le complétant d'un dessin de Charb pour les Cahiers pédagogiques, dédié à tous les professeurs-blogueurs. Ce sera mon hommage à ce journal qui a forgé mon identité culturelle et ma conscience politique dans la première moitié des années 90.

Les mauvaises notes peuvent tuer. Du moins des vocations. Eh oui, un zéro en maths peut dégouter à jamais de l'école. Mais les choses pourraient évoluer. Il y a, par exemple, les "journées de l'évaluation", qui se tiendront les 10 et 11 décembre, pour "faire évoluer les modalités de l'évaluation afin qu'elle stimule les élèves au lieu de les décourager". Ou encore le récent rapport remis par le Conseil supérieur des programmes à Najat Vallaud-Belkacem, qui plaidait pour la fin de l'évaluation systématique par les notes, en suggérant - entre autres - de les remplacer par "une évaluation par projets personnels".

L'idée est donc louable ... Sauf qu'elle n'est pas nouvelle. En 1969, déjà, le ministre Edgar Faure intégrait des revendications soixante-huitardes en recommandant de remplacer des notes par des lettres : A, B, C, D ... Mais les profs n'ont pas tardé à les agrémenter de signes (A , D-, etc.), ce qui revenait à peu près au même. Aujourd'hui, certains établissements utilisent d'autres systèmes de notation, par exemple avec des dessins (soleils, nuages, smileys ...). Parfois combinés avec des couleurs. Au Canada, on évalue le pourcentage de connaissances acquises (de 0% à 100%). Les élèves sont notés de 4 à 10 en Finlande, et de 5 à 1 (5 étant la plus mauvaise note, et 1 la meilleure) en Allemagne.

A priori, remplacer le zéro par un 4, ou les chiffres par des dessins ou des lettres, n'est qu'une autre façon de réinventer la même chose. Certains voient même dans l'abandon des notes un laxisme gauchisant qui annonce la faillite du système éducatif. Or, ce catastrophisme est démenti par les études effectuées sur les établissements qui bannissent les notes. Selon un rapport de 2013 de l'Inspection générale de l'Education nationale, il est indéniable que l'abandon des notes a un effet bénéfique sur les élèves en difficulté : "Ils reconnaissent par exemple qu'un "non acquis" est bien moins cassant qu'un 6/20, même s'ils sont tout à fait capables d'établir une équivalence entre les deux". Et à l'échelle de la classe les élèves "se rabaissent moins entre eux", et "on remarque même un net développement de l'entraide". Seuls les meilleurs élèves préfèrent l'évaluation par notes, parce qu'elles "les motivent pour encore améliorer leurs résultats ; "on veut passer de 16 à 17 ou 18 ...", ce que ne permettrait pas, disent-ils, les codages de type A, B, C".

Au final, si l'abandon des notes aide les élèves les plus fragiles sans handicaper les meilleurs, c'est tout bénef. Plutôt que d'attribuer un chiffre à une copie, il n'y aurait rien d'absurde à évaluer les connaissances acquises via l'élaboration d'un journal, d'un spectacle ou d'une expo. Mais, bien sûr, si l'on se contente d'aménagements de façade, il y a de bonnes chances que cela ne donne pas plus de résultats qu'à l'époque d'Edgar Faure. Ce qui est en jeu, c'est de faire de l'école un lieu de plaisir plutôt que de compétition. Dans ce cadre, il est évident qu'il faut abolir la stigmatisation des mauvaises notes, de la même manière qu'on a supprimé le bonnet d'âne et les coups de règle sur les doigts.

Charlie 1