Par un décret paru au Journal Officiel du 20 novembre dernier, modifiant le Code de l'Education, la ministre de l'éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a officialisé une des inflexions majeures de la loi d'orientation de 2013 : la pratique du redoublement est désormais très strictement encadrée, jusqu'à devenir l'exception, dans un système conçu pour "fluidifier" les parcours scolaires des élèves. Une décision cohérente avec la politique menée ces dernières années, cohérente avec l'évolution des pratiques de terrain. Mais une décision qui, à mon sens, ne va pas encore assez loin.

 

Le redoublement : beaucoup d'argent, pour des résultats très médiocres

Le redoublement coûte cher. Le fait que cet argument soit employé (et souvent seul, sans aucune autre forme de réflexion) pour dénigrer la volonté de le limiter, ne doit pas masquer pour autant cette réalité. Le CNESCO estime le coût du redoublement (année 2012) à 1,6 milliards d'euros, essentiellement du fait des redoublements dans l'enseignement secondaire (690 millions d'euros pour les trois années de lycée). La chose n'est pas scandaleuse en soi. L'éducation est une priorité affichée des gouvernements depuis de nombreuses années, et si les résultats étaient là, il n'y aurait pas matière à discussion.

Seulement voilà, les résultats, précisément, ne sont pas là. Le redoublement est une pratique très très majoritairement inefficace. Toutes les enquêtes de terrain le démontrent. On a beau brandir telle ou telle situation individuelle, tel élève qui a redoublé et dont le redoublement est "une réussite", rien n'y fait. L'avantage des enquêtes globales est de permettre une profondeur de temps que la perception empirique des acteurs ne peut pas avoir. Ainsi, il est rarissime qu'une équipe enseignante se concentre sur le parcours scolaire d'un élève au delà de l'année suivante. Or que deviennent les redoublants 3, 4 ou 10 ans après leur redoublement ? Le rapport du CNESCO (page 22) nous éclaire à ce sujet : Le redoublement, notamment précoce, reste un puissant déterminant du décrochage scolaire, voire même un élément de discrimination à l'embauche lors de la recherche du premier emploi. C'est aussi et surtout une forme de "préorientation" qui vient parasiter la logique de non détermination du collège et qui crée des sortes de filières prédéfinies, installées au coeur de nos établissements sans pour autant être visibles. Ainsi, on observe que si 20 % des élèves entrant en seconde générale ont redoublé, ils sont 52 % à l'entrée en seconde professionnelle et 82% à l'entrée en CAP. 85% environ des élèves redoublant à l'école élémentaire (92% en CP) n'auront pas accès au bac général, selon un rapport du HCEE publié en 2004. Enfin, et à titre personnel c'est ce qui me choque le plus, le redoublement est socialement marqué. Avoir un père au chômage par exemple, ou travaillant à temps partiel, double statistiquement la probabilité de redoubler au moins une fois avant 15 ans.

Le redoublement ne donne donc pas satisfaction, sauf en de rares occasions, qui sont en réalité des cache misères, et que d'ailleurs le décret prend en compte. Il était donc logique d'en tirer les conclusions, et d'afficher la volonté de transformer cette pratique, par ailleurs déjà profondément remise en cause sur le terrain.

 

Une décision cohérente avec l'évolution des pratiques

Les effets négatifs du redoublement, tout le monde n'en n'est pas persuadé, loin s'en faut. Les études sociologiques montrent clairement qu'une écrasante majorité de parents et une proportion significative des enseignants continuent à voir dans le redoublement un bon régulateur de la difficulté scolaire. L'idée, sommaire, selon laquelle il est logique de redoubler quand "on n'a pas le niveau" est encore très répandue. C'est sans doute pour cela que la droite a tenté, à l'occasion de la loi d'orientation de 2005, de redonner ses lettres de noblesse au redoublement. Certes celui-ci devait rester "l'ultime recours". Mais son utilisation est encouragée dans le document annexe de la loi, et son usage est rétabli pour les classes qui ne sont pas des fin de cycles. Officiellement, la "loi Fillon" critique le redoublement. Dans les faits elle cherche surtout à en réduire le poids financier, sans réel souci pédagogique, et à le relégitimer en termes qualitatifs. La mise en place des PPRE sans réels moyens de les appliquer était à ce titre un miroir aux alouettes, sur lequel bien des bonnes volontés sont venues s'écraser.

Pour autant, les redoublements s'amenuisent d'année en année. Le volontarisme de certaines équipes enseignantes, de certains cadres intermédiaires, les préconisations des hiérarchies locales, ont peut à peu eu raison de la pratique du redoublement, et les taux de redoublement sont partout ou presque en baisse. Dans l'ensemble, les professeurs  ont intégré au moins une dimension négative du redoublement : il maintient dans la souffrance les élèves en totale perdition et il dégrade le climat scolaire des établissements, en y maintenant plus longtemps que nécessaire des élèves dont l'échec scolaire récurrent se traduit le plus souvent par des attitudes perturbatrices, voire hostiles à l'instittution et à ses personnels. C'est d'ailleurs souvent cet argument là qui est avancé dans les conseils de classe compétents en matière de conseil à l'orientation : il est inutile de maintenir un élève qui ne fera que perdre une année de plus. Cet argument est en réalité moins positif qu'il n'en a l'air. Nous sommes en effet là face à une forme d'éviction "par le haut" des élèves, et les conditions dans lesquelles se fait cette éviction importent peu, l'essentiel étant que l'élève parte le plus rapidement possible. Pour les autres élèves, le redoublement reste un outil de gestion courant des difficultés scolaires, et si les taux de redoublement se réduisent, c'est souvent (pour ne pas dire généralement) au prix d'une diatribe contre l'institution et son obsession de "faire du chiffre", voire de masquer démagogiquement la fameuse "baisse du niveau".

C'est aller un peu vite en besogne et oublier que la quasi-disparition des redoublements n'est pas une décision hors-sol, isolée de toute autre considération. Supprimer le redoublement, on en parle depuis des années. Si on s'en approche autant aujourd'hui, c'est parce que les structures scolaires ont évolué, au moins sur le papier, et qu'elles rendent la chose théoriquement possible.

2014

Une décision qui est l'aboutissement d'un processus, et pas son commencement

L'idée selon laquelle la suppression des redoublements a été préparée en amont, et les réactions syndicales qui ont suivi la parution de ce décret sont révélatrices du malentendu qui règne encore autour du redoublement, de son statut et de ses finalités. Sur cette question, certains syndicats tiennent en effet un discours en totale contradiction avec la réalité des textes, et souvent de leur esprit. Le Snalc, à l'occasion du dépôt d'un recours au conseil d'état : parle du décret limitant les redoublements comme d'un texte "scandaleux. Il fait reposer l'aide apportée aux élèves sur une hypothétique différenciation pédagogique en classe entière, alors que nous savons très bien qu'aucun moyen spécifique ne sera mis en place". Pour le SNES, il faut mettre en place des solutions alternatives. Ce syndicat reconnaît certes un redoublement "statistiquement pas efficace", mais affirme que "la seule réponse par le passage automatique dans la classe supérieure au collège comme au lycée n'est pas plus satisfaisante". Nous serions volontiers d'accord, si ce constat reposait sur une réalité observable. Or ce n'est pas le cas.

Depuis la loi d'orientation de 2005, au moins, et la réforme des lycées qui a suivi, les dispositifs alternatifs au redoublement ont été pensés, édictés, et mis à disposition des personnels. Dans des conditions parfois certes un peu surnaturelles, mais tout de même. La création des PPRE par la loi d'orientation de 2005 est une réalité. Que ceux-ci aient été proposés à moyens constants est une difficulté. Mais une difficulté contournable. Il n'est pas dans mon propos, ici, de rentrer dans le détail de ce qu'est un PPRE. Contentons nous de dire que c'est un programme d'action, et que considéré comme tel il n'a pas besoin d'heures d'enseignement supplémentaires. La remédiation se fait en classe, ou en groupe, généralement financés sur la marge d'autonomie des collèges. L'essentiel étant non pas de faire travailler l'élève d'avantage, mais d'itendifier ses difficultés et de cibler son travail sur leur remédiation. Même remarque concernant les heures d'Accompagnement personnalisé (AP) en seconde générale, technologique ou professionnelle. Ces heures sont efficaces à la condition de les prendre pour ce qu'elles sont : des moments de personnalisation des activités, des temps de remédiation éventuellement, mais certainement pas des cours à effectif réduit. Or dans les faits c'est trop souvent ce qu'elles sont, chacun en a bien conscience.

Que ce soit dans l'AP ou dans les PPRE, il faut dire clairement les choses : le fait que nous n'utilisions par correctement ces dispositifs n'autorise pas pour autant à dire qu'ils n'existent pas. C'est une question de responsabilité individuelle de chaque enseignant, de chaque IEN, de chaque personnel de direction : il est bien entendu que si nous n'appliquons pas l'esprit des dispositifs prévus pour se substituer au redoublement, nous n'apporterons aucune solution à la difficulté scolaire. Et par conséquent les tenants du redoublement ont beau jeu, ensuite, de dire que nous les privons du seul outil (éventuellement imparfait) dont ils disposent pour traiter l'échec scolaire. Il y a derrière ces postures, en réalité, une prophétie auto-réalisatrice. On décrète qu'on ne fera pas quelque chose parce que ça ne marchera pas (ou parce qu'on ne nous en donne pas les moyens). Donc on ne le fait pas. Et donc, ça ne marche pas, preuve qu'on avait raison d'être sceptique. C'est là le mode de fonctionnement classique de tout conservatisme confronté à une demande de modernisation.

 

Une décision qui ne va pas assez loin

Fort de ce constat, je maintiens pour ma part que non seulement il est pertinent, dès maintenant, de limiter drastiquement les redoublements, mais je prétend également que ce décret (sans doute pour ménager les réfrataries), ne va pas encore assez loin. Il est tout à fait normal de considérer la pertinence du redoublement quand la scolarité d'un élève a été longuement et durablement interrompue, notamment pour des raisons médicales. De même, un enfant dont on détecte tardivement dans l'année un trouble du langage ou des apprentissages nécessitant des aménagements importants dont il a été privé jusque là, peut se voir proposer le redoublement, afin de refaire son année dans des conditions propices à sa réussite. Mais pourquoi aller plus loin que ces quelques cas qui font consensus ? La possibilité d'accorder le redoublement aux parents qui en feraient la demande écrite, notamment, pose question, et risque de compromettre l'objectif de quasi-suppression de cette pratique. En effet, de la même façon que nous avons une tendance naturelle à détourner le fonctionnement des PPRE ou de l'AP pour en faire des cours classiques (c'est à dire quelques chose que nous savons faire sans nous poser trop de questions), n'y a-t-il pas un risque que les équipes enseignantes, éducatives, ou les équipes de direction, n'aient la tentation de proposer aux familles de demander par écrit un redoublement ? Voir dans certains cas de les inciter lourdement à le faire ? Quelle différence avec la pratique actuelle dans ces conditions ? Très peu.

 

 

De la même façon que pour l'évaluation des élèves, le redoublement ne saurait donc se contenter de demi-mesures, qui risquent à terme d'être dévoyées et contournées par les pratiques de terrain et par le principe bien connu d'homéostasie (retour naturel et presque inconscient, après une réforme, à la situation qui prévalait avant cette réforme). Laisser une porte ouverte au redoublement, c'est prendre le risque que consciemment ou non, par un réflexe de repli sur les pratiques connues, nous ne soyons tentés, petit à petit, d'y revenir.

De la même façon que la coexistence de deux systèmes d'évaluation, par la double tâche qu'elle impose aux enseignants, finira sans doute par consacrer le status quo et la pérennisation du système traditionnel, le maintien de trop de dérogations à l'interdiction de redoubler risque de laisser au redoublement le statut d'outil de traitement de la difficulté scolaire. Au mépris de la réalité, et au détriment des dispositifs alternatifs dont nous aurons beau jeu, alors, de décréter qu'ils sont inutiles et consommateurs d'horaires qui seraient bien plus utiles s'ils étaient rendus aux disciplines. C''est une question de responsabilité collective, mais aussi individuelle, face à l'appropriartion des réformes par des fonctionnaires chargés, en fin de course, de les mettre en oeuvre.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Jacques GEORGE, "Une régression : le redoublement", dans Les Cahiers Pédagogiques n°433, mai 2005

Conférence de presse de rentrée du CNESCO (Conseil National de l'Evaluation du Système Scolaire, instance indépendante de l'Education nationale, présidée par la sociologue Nathalie Mons) consacrée au redoublement

"Les apports de la recherche sur l'impact du redoublement comme moyen de traiter les difficultés scolaires au cours de la scolarité obligatoire", rapport du HCEE n°14, décembre 2004

 

L'illustration de ce billet est dûe à Stéphane Du Crest. Elle illustre la revue de presse du lundi 6 octobre des Cahiers pédagogiques.