Dans un article intitulé "les exclus de l'éducation prioritaire", le chroniqueur Emile Lanoé, rattaché au journal Médiapart, revient sur la récente annonce de la refonde de l'éducation prioritaire, et sur un aspect - il  est vrai - peu abordé jusqu'ici : la question des écoles et collèges qui risquent de sortir du dispositif de l'éducation prioritaire, et donc de se voir priver des moyens supplémentaires que leur apporte actuellement leur labellisation. Pour ce faire, il s'appuie sur le rappel, par le ministère, des critères définis pour établir le nouveau "périmètre" de l'éducation priroitaire, et analyse ces critères.

L'article n'est pas objectif. Ce n'est pas nécessairement le rôle d'un chroniqueur que de l'être, et de toute façon c'est impossible. Cela ne pose donc aucun problème. L'auteur laisse entendre que l'inquiétude est grande, en certains endroits, et que la politique de la nouvelle ministre (reprenant en cela un dossier initié par ses prédécesseurs), risque de casser la belle dynamique engagée dans certains quartiers prioritaires, qui ne demandent qu'à le rester. Soit, pourquoi pas ? C'est une prise de position qui en vaut une autre, même si les exemples de telles craintes manquent cruellement à l'appui du raisonnement. De toute façon, le sujet est sensible, et il suffit d'agiter quelques peurs pour que les réflexes de protection et de sentiment de citadelle assiégée, chers à notre belle institution, prennent le dessus.

Non, ce n'est pas cela qui est ennuyeux. Habituel et lassant, mais pas ennuyeux. Ce qui l'est nettement plus, c'est la légèreté avec laquelle l'auteur dénonce la légèreté du ministère ! Les critères retenus pour établir le nouveau périmètre de l'éducation prioritaire sont passés au crible l'un après l'autre, pour être démontés et renvoyés au rang des approximations. Et si nous faisions de même avec les arguments de l'auteur ? Une analyse un peu longue, mais qui de ce fait a l'avantage d'éloigner du débat une certaine paresse intellectuelle qui se nourrit de clichés, hélas pas toujours conscients.

 

 

Premier critère : Le pourcentage d'élèves issus de milieux socialement défavorisés. L'auteur de l'article dénonce un travers statistique : dans les bases de données, la PCS des parents est déclarative, et ils peuvent donc mettre ce qu'ils veulent. C'est factuellement exact. Mais il est excessif d'en déduire que de ce simple fait les statistiques sont biaisées. Car contrairement à ce que laisse entendre l'article, les parents n'écrivent pas n'importe quoi ! Certains le font, oui. Mais leur proportion est invérifiable autrement que par une observation empirique (et donc sans intérêt statistique). Regardons alors ce que donnent les statistiques officielles au regard de ce que l'on sait de certains établissements (je ne connais pas celui dans lequel travaille monsieur Lanoé, c'est dommage, cela permettrait de se faire une idée précise de ce dont il parle). Collège de la cité scolaire Henri IV, au coeur du quartier latin : pourcentage d'enfants d'"ouvriers et inactifs" à la rentrée 2013 : 3,5 (pour 35% environ au niveau national). Pourcentage d'enfants de cadres supérieurs et d'enseignants : 77,2 (pour 22% environ au niveau national). 5% d'élèves boursiers. Est-ce différent de l'image que nous avons de cet établissement de prestige ? Évidemment non. Deuxième exemple : le collège Youri Gagarine de Trappes (académie de Versailles). Enfants d'  "ouvriers et inactifs" : 80%. Enfants de cadres supérieurs et enseignants : 2,5%. 50% des élèves sont boursiers. Est-ce contraire à l'idée que nous nous faisons de cet établissement ? non.

De ces exemples, certes choisis aux deux extrémités du spectre des établissements, je retire que le critère du taux de PCS défavorisés, même déclaratif, est pertinent : rares sont les parents qui "mentent" à l'institution, même - n'en déplaise aux amateurs de clichés - dans les milieux populaires. Emile Lanoé propose de se référer à l'Analyse de Besoins Sociaux (ABS). Je suis élu local, et je sais, pour le coup, l'auto-censure qui existe chez beaucoup de familles lorsqu'il s'agit de requérir des aides auprès du Conseil général. Une famille qui se déclare "inactive" au collège et n'ose pas demander des aides au département sortirait donc des statistiques. Beau résultat en réalité ! Par ailleurs, dans bien des endroits "entre deux", notamment en province, la référence à l'ABS ferait rentrer dans le calcul des familles plutôt favorisées, sectorisées dans des collèges en ZEP, et qui mettent leurs enfants dans le privé. L'avantage de la statistique du ministère est de doter les établissements en fonction de leur population réelle et pas en fonction des familles qui habitent autour.

 

Second critère : pourcentage d'élèves issus de ZUS. L'auteur dénonce ce critère car l'éducation prioritaire fonctionne en réseau, et que certains collèges "recrutent" dans des écoles qui ne sont pas en ZUS. C'est exact, notamment en province, où le maillage fin des "quartiers" n'est pas toujours socialement homogène (beaucoup de collèges réputés "sensibles" recrutent aussi sur l'espace péri-urbain, plus favorisé). Cet argument là pourrait s'entendre. Mais de quel poids ce critère pèse-t-il dans les données finales ? Et par ailleurs, pourquoi le rejeter tout en demandant à prendre en compte l'ABS, comme nous l'avons mentionné plus haut ? Les travers des deux indicateurs sont les mêmes.

 

Troisième critère : le pourcentage d'élèves en retard à l'entrée en sixième. Là non plus ça ne convient pas à Emile Lanoé. Pourquoi ? "Dans les écoles des quartiers sensibles, justement parce qu'elles bénéficient de moyens supplémentaires, c'est à dire d'enseignants plus nombreux, à niveau égal, on fait moins redoubler les élèves". Avec cette logique, nous devrions retrouver plus de retard à l'entrée en sixième à Henri IV qu'à Youri Gagarine. Pourquoi pas ? Vérifions : Henri IV, rentrée 2013, 3,2% d'élèves "en retard" à l'entrée en sixième (au niveau national, c'est 11,%) . Youri Gagarine, rentrée 2013 : 20,2 %. Zut, encore loupé, les écoles de l'élite du quartier latin font redoubler six fois plus que celles de Trappes ! Rappelons à monsieur Lanoé que ce qui fait redoubler les élèves, c'est la pesanteur du système et de ses acteurs, accrochés au redoublement comme une moule à son rocher parce que c'est un système qui "a toujours existé". C'est le conservatisme pédagogique qui fait redoubler les élèves, pas leur PCS. Il est donc logique que là où les résultats scolaires sont moins bons, on redouble plus. 

 

Quatrième critère : Le taux de boursiers. Là aussi, un critère qui semblerait légitime et indiscutable, mais pas à Médiapart ! "En fonction de la plus ou moins bonne gestion de l'établissement, le chiffre peut grandement varier". Jusqu'à 20% de boursiers potentiels ne seraient pas détectés. Bien entendu, nous n'aurons dans l'article aucun exemple ni aucune preuve de ce qu'avance son auteur. La direction de l'établissement responsable du taux de boursiers ! Alors là je dois avouer que c'est une première : j'en ai lu, des critiques sur les chefs d'établissement. Mais aussi stupides, non, c'est une première. Ils doivent aussi avoir assassiné l'archiduc d'Autriche, tant qu'on y est. Monsieur Lanoé, redevenons sérieux un court instant : taux de boursiers à la rentrée 2013 à Henri IV : 5 % (et encore, on ne parle que du collège !). Taux de boursiers à la rentrée 2013 au collège Youri Gagarine : 50%. Ben voyons ... Il est sans doute beaucoup plus méritoire de diriger Henri IV que Youri Gagarine, n'est-ce pas ? Il serait sans doute beaucoup plus méritoire d'écrire des choses censées et de ne pas affabuler, sur un fond de populisme bon teint et anti-hiérarchique aussi facile que médiocre. Essayez, monsieur Lanoé, vous verrez que vous n'écrirez pas du tout le même article !

 

En conclusion, oui les critères retenus par le ministère sont pertinents. Ils ne sont pas idéals, certes, mais qui peut aujourd'hui prétendre savoir ce qui est idéal en matière d'éducation prioritaire ? Sur ce dossier, la communauté éducative a besoin de cohésion, de se serrer les coudes, et pas de se battre sur des prétextes foireux, qui masquent en réalité un militantisme de bas étage, peu digne des grandes luttes syndicales qui ont permis à la politique de la ville d'une part, à la politique de l'éducation prioritaire d'autre part, de naître et d'exister. Ce qui s'y fait n'est pas idéal, mais a au moins le mérite d'exister. L'article de Médiapart dénonce, sur des fondements intellectuels plus que discutables. Il ne propose pas. C'est un peu dommage, car nous aimerions sincèrement savoir comment faire, puisqu'apparemment la recette miracle existe. Monsieur l'accusateur public Lanoé, nous sommes toute ouïe.