Dans son édition du 28 août dernier, Le Parisien titrait "rythmes scolaires : la réforme booste l'enseignement privé". La presse a bruissé, ces derniers mois, de références de ce type, relayant un certain discours sous-terrain des milieux hostiles à la réforme : elle ferait le jeu du privé ! Les écoles privées étant libres d’appliquer ou non la réforme, et la plupart ne l’appliquant pas, les parents (par définition et sans preuve aucune réputés hostiles à cette réforme) iraient de plus en plus massivement vers l’enseignement privé. Discours très répandu chez les enseignants, discours très répandu sur les forums hostiles à tout, mais discous instrumentalisé et idéologiquement piégé.

 

De fait, tout ce qu'Internet compte de militants du conservatisme institutionnel et/ou pédagogique (mouvance de laquelle l’extrême droite n’est jamais bien loin) se déchaîne régulièrement contre cette réforme, accusée de faire le lit de l'enseignement privé, parfois de façon délibérée. Exemple de ce complotisme de café du commerce : le site "contrepoints (nivellement par le haut)", dont le nom est tout un programme. On y trouve une analyse d'Anne Coffinier, par ailleurs groupie de la Manif pour Tous, intervenante sur le site d'extrême droite Boulevard Voltaire, chroniqueuse occasionnelle à Valeurs Actuelles et grande militante de l’école libre (ce qui ne manque pas de sel compte tenu des propos qu’elle tient régulièrement pour dénoncer les attaques contre l’école publique !). Cette "normalienne, énarque, ancienne diplomate" (toute chose indiquant sans doute une grande culture, mais pas nécessairement une grande capacité de réflexion, comme nous allons le voir) a eu des propos définitifs concernant le lien entre rythmes scolaires et écoles privées : "Ce faisant [l'Etat] incite puissamment les parents à déserter le public au profit de l'école privée puisque cette dernière n'applique pas la réforme des rythmes scolaires"[1]. Cette vision d'oracle date du 2 septembre, il y a tout juste un mois.

Or nous apprenons aujourd'hui, par la bouche même de Pascal Balmand, secrétaire général de l’enseignement catholique, qu'il n'en n'est rien. Lors de sa conférence de presse (à retrouver en cliquant ici), monsieur Balmand relativise très fortement l’ « effet rythmes scolaires » dans la progression des effectifs de l’enseignement privé. Ce dernier compte à la rentrée 2014 0,9% d’élèves supplémentaires, ce qui s’explique « très principalement par la croissance démographique et très secondairement par un probable « effet rythmes scolaires » ». Concrètement, et sous réserve d’une étude quantitative plus précise, la réforme des rythmes scolaires a envoyé vers l’enseignement privé 1500 élèves, soit 0,3 élèves par école.

 Le même Pascal Balmand, sur l'antenne de France Inter ce matin, précisait en outre que "la réforme des rythmes scolaires ne s'applique pas ENCORE dans la plupart des écoles privées". Il y a fort à parier qu'une fois passé l'effet médiatique de cette réforme et de ses conséquences, et sous la pression des familles de plus en plus habituées au "zapping scolaire" entre le public et le privé (la majorité des familles fréquentant le privé), les choses ne se normalisent assez rapidement, démontrant par là même la fausseté du lien entre rythmes scolaires et départ dans le privé.

 

Nous sommes au total très loin de la fuite vers le privé annoncée par les Cassandre de l’opposition à la réforme. Que leurs arguments (sur ce thème comme sur celui de la pédagogie) rencontrent ceux de l’extrême droite et de la mouvance de la Manif pour Tous et des « anti-gender » devrait quand même interroger sur les limites et les conséquences de la critique systématique et non réfléchie.



[1] Analyse intéressante sous la plume de celle qui est venue insulter l’école publique devant la Manif pour Tous à l’automne 2013 au prétexte qu’elle véhiculerait la « théorie du genre », qui (pour mémoire) n’existe pas. La dame est au demeurant une militante convaincue de l’école privée, au travers de sa « Fondation pour l’Ecole », dont la raison d’être est d’aider à la fondation d’écoles « libres », et qui a tout récemment lancé une campagne de collecte de fonds avec comme argument « soutenez la Fondation pour l’Ecole Libre et réduisez votre ISF ».