Le ministre de l'éducation nationale, en ouvrant le dossier de l'évaluation et en plaçant ses travaux sous l'égide d'une "conférence nationale de l'évaluation", prend un très gros risque. Non pas tant celui de s'embourber dans un dossier complexe sur lequel l'unanimité sera impossible à trouver. Car c'est là, nous le savons, le marqueur presque invariant de toute réforme de l'école. Non, le risque est ailleurs, dans le blocage d'une réforme essentielle, que des discussions à n'en plus finir, entre une multitude d'intervenants aux intérêts contradictoires, rendra inévitablement inopérante.

 

Pourtant, il faut changer l'évaluation. Il faut la rendre plus juste, plus stimulante. Il faut la "professionnaliser" et en finir avec l'à-peu-près et la pratique du doigt mouillé, qui la caractérisent dans la grande majorité des cas. Il faut la diluer davantage dans les tâches des enseignants dont certains, notamment dans les classes à examen, passent un temps infini à évaluer, alors que la première mission que leur confie la nation devrait être, précisément, d'enseigner. Mais pour cela, il n'est sans doute pas nécessaire de passer par de grandes discussions et une conférence nationale desquelles, nous ne le savons que trop bien, il ne sortira sans doute rien de concret. Alors comment faire ?

Il faut, me semble-t-il, laisser travailler les établissements. Il faut donner sur ce dossier tout son sens à l'idée selon laquelle, désormais et de plus en plus, le chef d'établissement est "le premier pédagogue" de son collège ou de son lycée. C'est un des aspects essentiels de la nécessaire autonomie des établissements. Cela implique une direction claire, un cadrage précis, et une certaine forme d'autorité de la part du ministère et des rectorats. Car l'autonomie n'est pas l'indépendance. Or le cadrage, l'objectif, nous l'avons : une évaluation cohérente, juste et motivante. Une évaluation qui nous permette de connaître les atouts des élèves, clé essentielle, notamment, d'une orientation réussie. Au delà de ces grands principes, qu'il faut imposer à tous les établissements, et sur lesquels il faut rester ferme pour ne pas risquer de les voir dévoyés dans une consultation fourre-tout, il faut laisser travailler les équipes. Sans grand-messe inutile, sans injonction académique sur les méthodes à employer, qui ne serait qu'un moyen de mettre sous tutelle les établissements et d'empécher les plus innovants d'avancer. Il faut laisser les équipes aller aussi loin qu'elles le souhaitent, et leur en donner les moyens. Les expériences d'évaluation "équilibrée" entre la note et l'évaluation par compétences n'ont de sens, par exemple, que si les équipes se les approprient et si on les laisse, le cas échéant, aller plus loin. Elles servent incontestablement l'objectif fixé par le gouvernement, mais nécessitent du doigté, une finesse de pilotage qui ne peut pas ignorer les spécificités locales de chaque établissement. Les téléguider d'en haut, fut-ce par des inspecteurs convaincus de leur bien-fondé, risque rapidement de desservir, là aussi, l'objectif initial.

 

Autonomie de l'établissement, mise au service de ses équipes des moyens de formation et d'accompagnement dont disposent les rectorats (et notamment de leurs corps d'inspection), voilà une méthode autrement plus efficace qu'une grande concertation qui risque fort de n'être qu'une concertation de plus, rapidement oubliée. Cela implique, il faut le dire, un certain courage de la part du ministère. Le courage de s'attaquer à deux forteresses a priori (mais a priori seulement) imprenables : celle d'un certain conformisme de la majorité des enseignants sur ce sujet de l'évaluation ; celle de la méfiance des corps d'inspection lorsqu'il s'agit de faciliter le pilotage pédagogique des établissements par leur chef. Le temps des proviseurs et des principaux "administratifs" est révolu, et dans cette évolution du métier de personnel de direction, la question de la réforme de l'évaluation est centrale. Il est essentiel pour les enseignants comme pour les inspecteurs de le comprendre et d'en tirer toutes les conclusions. C'est la seule chance que nous ayons de réellement parvenir à transformer les pratiques d'évaluation. Une voie médiane, entre l'écueil de l'arbre à palabre et celui de l'injonction académique stérilisante.