En ce dimanche de mai, à la météo quelque peu décevante, laissez moi vous conter une histoire d'école bien dans l'air du temps.

C'est l'histoire d'un enfant de CM1, dans une école quelque part en France, une école ordinaire, juste un peu plus favorisée que la moyenne. Une école agréable, tranquille et spacieuse, dans laquelle l'enfant se plait. Il s'y épanouit même, depuis sa moyenne section de maternelle. En CM1, il est sous l'autorité d'une enseignante charismatique, appréciée des parents, des enfants et de ses collègues. "Vieille école" juste ce qu'il faut, elle garde d'un passé mythifié une certaine image de l'école qu'elle a elle-même fréquentée et des pratiques qui y avaient cours. Tous les élèves l'adorent (ou presque) et l'enfant, lui, gageons qu'il en serait même presque un peu amoureux.
Cet enfant a donc tout pour aimer l'Ecole, d'autant qu'il s'avère excellent élève, qu'il aime travailler et fait partie de cette espèce d'élèves rare qui - parfois - fait ses devoirs (oui, vous savez, ceux qui sont interdits) sans que ses parents n'aient à le lui demander.

Seulement voilà ! Tous les deux ou trois mois environ, dans cette école comme les autres, la maîtresse doit se livrer au rituel quasi religieux des bulletins scolaires.
Les bulletins scolaires de l'enfant sont toujours très bons. Les compétences attendues sont presque toutes acquises, et les quelques notes qui traînent ici ou là, vagues buttes-témoin d'un passé révolu et archaïque, sont généralement excellentes.
Pourtant, tous les deux ou trois mois, l'enfant subit une déception, qui voit s'éroder sa confiance dans cette école qu'il aime tant. Oh, ce n'est pas que cette érosion soit spectaculaire, non. C'est par petites touches, presque insensibles, que cela se passe. Par touches si insensibles que les parents sont les seuls à le voir. La maîtresse, elle, ne le voit pas. Et comment le pourrait-elle ? Elle ne vit pas avec l'enfant, ne le connaît presque que scolairement. Elle ne peut donc pas voir s'éroder la confiance de l'enfant. Et pourtant, bien involontairement, et même bien malgré elle, elle en est la cause.

Car dans le système scolaire où évolue l'enfant, on travaille pour se dépasser, pour faire toujours mieux. La pression de la société, vous comprenez. L'habitude ancestrale de considérer que l'école est un lieu où il faut nécessairement souffrir un peu si on veut réussir. Une école dans laquelle il est - par conséquent - nécessaire de montrer que rien n'est jamais parfait ou acquis. L'élève est excellent, travailleur et parfois passionné. Mais il ignore que ce n'est pas encore assez.

Alors il ne comprend pas. Il ne comprend pas pourquoi cette maîtresse qu'il aime tant n'est jamais pleinement satisfaite de son travail. Il ne comprend pas pourquoi après les "très bien" ou "excellent" qui ponctuent toutes les phrases de la synthèse, il y a toujours un "mais". Il ne comprend pas pourquoi son travail "pourrait être encore meilleur" alors qu'il le fait spontanément, que toutes les compétences attendues sont acquises et que la maîtresse et ses parents le félicitent à longueur de temps. Il ne le comprend pas, mais il l'intègre. Parce que c'est écrit par une personne en qui il a confiance. Parce que, donc, ça doit être vrai. Cela le déçoit, il le dit à ses parents, qui le voient, cette fois encore, ravaler un peu plus sa déception. C'est si décevant d'être relativisé par quelqu'un qu'on admire !

Mais ce n'est pas grave, non : jovial, l'enfant passe rapidement à autre chose. Et surtout, cette année, ses parents l'on décomplexé en lui révélant LE secret de notre école (et l'ont ainsi, au passage, préparé au collège) : non la maîtresse n'a pas de doutes sur lui ! Elle ne fait que faire ce que les maîtres et maîtresses ont toujours fait, depuis des décennies, sans vraiment se demander pourquoi ils le font. Elle ne fait qu'écrire ce qu'elle même a sans doute lu dans ses bulletins d'écolière. Elle ne fait qu'écrire ce qu'elle écrit toujours à tous ses élèves, ce que bien des maîtres et maîtresses écrivent toujours à tous leurs élèves . Comme toutes les autres maîtresses, elle ne met pas de sens réel ni de faits précis derrière ce "mais". Elle écrit inconsciemment, par habitude. En réalité, elle est pleinement satisfaite de lui. Et ses parents le sont aussi. L'élève est content car sans le savoir, mais en le pressentant, il est en train d'acquérir un savoir-faire précieux : relativiser la parole des adultes quand elle n'est fondée que sur l'habitude, la tradition et l'absence de faits concrets. Un apprentissage précieux, de ceux qui rendent intelligent au sens propre du terme. Un apprentissage dangereux certes, car fondé sur la confiance. Les parents font confiance à l'enfant : il ne comprendra pas le message de travers.

Et vous savez quoi ? C'est l'épilogue de cette tristement banale histoire : l'enfant, éclairé sur l'école comme elle va, n'a jamais remis en cause l'enseignement de la maîtresse, ni arrêté de travailler. Il continue à aller à l'école avec plaisir et reste très attaché à sa maîtresse. Parce qu'il a compris qu'elle jouait un rôle. Il a compris que si elle cesse d'écrire "mais" elle croit que ça va le faire arrêter de travailler. C'est bête, se dit l'enfant, parce que la maîtresse ne me connaît pas. Mais ce n'est pas grave, j'ai du plaisir à apprendre et c'est ça qui compte.
L'enfant est désormais face à un autre préjugé stupide de notre école. Mais ses parents ont fait un choix : attendre qu'il soit au collège pour lui révéler cet autre secret du fonctionnement de notre École : inconsciemment, et par nature, l'élève est toujours suspect.