Une partie des milieux enseignants et des réseaux sociaux qu'ils fréquentent s'est emballée hier à propos de la posture d'un jeune enseignant de SES, Jérémie Fontanieu. Grand habitué, déjà, des médias et de leur utilisation comme caisse de résonance, ce dernier a fait l'objet ces dernières semaines d'une invitation dans l'émission Rue des Écoles de France Culture, d'un "entretien du jeudi" dans les Cahiers Pédagogiques, hier, d'un article sur Slate.fr et gageons que ce n'est pas terminé. C'est ce dernier article qui a embrasé les milieux pédagogiques. En substance, Jérémie Fontanieu  y explique sa méthode : des objectifs hyper ambitieux pour ses élèves (en partie issus de milieux défavorisés) assortis de méthodes assumées comme "old school" selon les propos rapportés par Louise Tourret : "punitions, renvoi de cours au moindre de problème de discipline, contrôles de connaissances hebdomadaires et notation archi dure, voire basse. Si un élève voit ses résultats baisser, il envoie un SMS aux parents." Tollé garanti, au risque de ne pas voir ce que sa démarche peut avoir de dynamique et d'enthousiasmant pour (certains de ?) ses élèves.

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Jérémie Fontanieu a beau plaider l'amour pour ses élèves, la passion qui l'anime (ce dont je ne doute pas en effet). Il a beau déployer des trésors d'ingéniosité dans la mise en place des vecteurs de transmission des savoirs, dans la recherche de pratiques motivantes pour le public qui lui est confié (même si les journées d'intégration, l'invitation de personnalités, les voyages et les visites des hauts lieux de la République ne sont quand même pas des innovation pédagogiques tout à fait nouvelles !),  il n'en reste pas moins que les méthodes qu'il emploie pour mettre ces principes en application sont plus que discutables : elles témoignent d'une conception archaïque de l'école et ne peuvent tenir qu'à condition d'assumer que le lycée est d'une certaine façon un lieu de souffrance, d'épreuve et de contrainte. Toutes choses que l'auteur de ce blog récuse régulièrement avec la plus grande énergie.

Obnubilé par le travail quasiment érigé en "valeur" (alors qu'il est un outil, souvent une contrainte, parfois un plaisir, mais certainement pas une valeur), par l'obsession de la pression, seule à même de faire réussir les élèves, par la note, qui doit nécessairement être mauvaise dès que possible (sans doute "pour montrer le chemin qu'il reste à parcourir", argument tarte-à-la-crème de tant d'enseignants qui cèdent à la facilité de la notation "exigeante"), obnubilé par le prima de la discipline en classe (sur ce point précis, je ne suis pas loin de le rejoindre) qui le conduit à valoriser les exclusions de cours (dont on rappellera au passage que - constituant une privation temporaire du droit à l'éducation - elles sont une prérogative exclusive du chef d'établissement), Jérémie Fontanieu ne se rend pas compte à quel point ses exigences, ainsi formulées (mais qui resteraient sans doute à vérifier concrètement entre les quatre murs de sa salle de classe), contreviennent au principe de réussite pour tous qu'il s'est fixé. La pression, c'est un poison mortel pour bien des élèves (et spécialement pour ceux que Jérémie ne croisera sans doute jamais dans ses salles de classe de lycée général). La note, c'est une fin en soi qui fait passer les élèves à côté de l'essentiel : l'acquisition de connaissances, de compétences, d'aptitudes, qui reste, accessoirement, une des missions du lycée.

Mais surtout, me semble-t-il, l'approche de Jérémie Fontanieu (y compris dans ses aspects positifs) tombe dans un travers dont il faut dire à sa décharge que personne ne parvient réellement à sortir : comme l'a récemment rappelé l'historien Antoin Prost, la boîte noire de notre système, ce n'est pas tellement le fait de faire réussir les bons élèves quel que soit leur milieu d'origine, mais de faire réussir les mauvais. Les méthodes avancées par l'enseignant de Drancy produisent sans doute des effets, ce n'est pas douteux. Mais elles ne gomment pas une dimension essentielle des errements de notre École : elles sont parfaites pour des élèves qui ont du potentiel et une aptitude à se couler dans un moule. Mais les autres ? Ceux qui vivent trop mal le fait que la pénibilité et la souffrance soient des conditions nécessaires de la réussite ? Jérémie part manifestement du principe que de tels élèves n'existent pas. Tout comme il part du principe qu'un élève qui travaille ne peut que réussir. Bien des lecteurs de ce blog savent ce qu'il en est en réalité d'une telle utopie !

 

Les effets d'un double déterminisme

Bref, Jérémie applique (consciemment ou non) à ses élèves les méthodes qu'il a lui même apprises lors de sa formation, notamment, sans doute, à l'IEP de Lille. Il part du principe (commun à tant de jeunes enseignants, anciens bons élèves) que ce qui a marché avec lui marchera avec les autres. Il considère le travail comme le seul facteur de réussite des élèves, assumant au passage un invraisemblable parallèle entre la paresse et la reproduction sociale ! Mes enfants sont scolarisés dans des établissements favorisés socialement, dans lesquels je puis vous garantir que la paresse n'a strictement rien à voir avec la position sociale ! Sentiment que mon passage au lycée Pasteur de Neuilly, d'ailleurs, m'avait déjà amplement démontré ! A l'origine de cette considération, sans doute, une confusion entre la paresse et le manque de motivation pour la chose scolaire (qui elle, effectivement, est facteur d'inégalités selon qu'elle touche des enfants d'enseignants ou d'ouvriers).

Il nous manque ici des éléments pour comprendre le personnage : sa formation avant Sciences Po, le lycée qu'il a fréquenté, les résultats qu'il y obtenait (que l'on devine très bons sans trop de difficultés), le tissu relationnel dans lequel il était inséré à l'adolescence, puis à Sciences Po, la profession de ses parents, de ses proches, et leur conception de l'éducation. Tous ces déterminismes dont l'observation du terrain montre la prégnance sur les pratiques professionnelles des enseignants. Je reste persuadé pour ma part qu'un enseignant ne "pense" pas intuitivement sa pratique de la même façon selon qu'il fut bon ou mauvais élève, selon qu'il est fils ou fille d'ouvrier ou d'enseignant.

Mais ce qui ne nous manque pas, par contre, c'est la démonstration des ravages de l'absence de formation des enseignants stagiaires ces dernières années : la mise à mort progressive des IUFM, le renforcement parallèle du caractère universitaire de leur formation, le refus de voir s'installer une formation réellement professionnalisante, produisent là leurs effets les plus délétères : bonnes intentions et recettes moisies, tout droit sorties de fantasmes sur une école d'antant mythifiée et imaginaire, fantasmes qu'aucune réflexion "professionnelle" ne permet de déconstruire ; application mécanique de ce que l'on se figure avoir été l'école lorsque nous y étions élèves (quelle amnésie, chez nous tous, quand on y pense !), faute d'avoir eu le temps et la possibilité de réfléchir à l'inanité de ces méthodes appliquées aux élèves d'aujourd'hui. Voilà les résultats du refus de professionnaliser la formation des enseignants : Au pire, une reproduction mécanique et non pensée de stéréotypes enseignants dignes de la télé-réalité lorsqu'elle croit parler d'éducation. Au mieux, une reproduction pensée et assumée de ce qu'ils ont connu comme élève, en une posture qui n'a pas été éclairée par l'apport d'autres questionnements, par la prise en compte d'autres réalités.

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Sans doute, le temps et l'usure de l'expérience patineront le discours et la pratique, aujourd'hui très volontariste et assez "chien fou " de ce jeune professeur. Sans doute, l'effet d'acoutumance dont notre système a le secret, "banalisera" son travail et finira par en lisser les résultats. Ou alors Jérémie sera conduit, inévitablement, à opérer un arbitrage entre l'envie qu'il a de faire réussir les élèves et les perceptions archaïques et contre-productives qu'il a de sa pratique professionnelle. Et s'il ne renonce pas à la contradiction entre ses objectifs et ses méthodes - ce qui n'est malheureusement pas rare dans le corps enseignant - c'est sans doute vers un constat d'impuissance et un retour sécurisant sur les vieilles recettes qu'il se tournera. Retour d'autant plus prévisible que ressurgira inévitablement le côté "premier de la classe" et produit d'une grande école, qui apprend bien davantage à reproduire qu'à innover. Pourvu, donc, qu'il garde sa fraîcheur ! La réalité du terrain se chargera du reste ... s'il continue à enseigner dans des établissements difficiles encore de longues années, bien entendu.