[je reprend ici in extenso la tribune publiée par le "CRAP - Cahiers pédagogiques", à laquelle je souscris totalement, et que j'encourage à faire connaître !]

 

Nous qui sommes pédagogues, militants d’une école où se transmet le meilleur des savoirs d’une génération, où se conjuguent découverte culturelle et émancipation citoyenne, nous ne pouvons qu’être affligés par les échos que rencontre la campagne orchestrée sous l’intitulé « Journée de retrait de l’école ». Ils sont le signe d’une école en difficulté.

 

Que des rumeurs se propagent ainsi manifeste une défiance inquiétante envers le système éducatif dans son ensemble ; on peine même à imaginer que des parents croient sérieusement que le professeur des écoles de leur enfant, qu’ils connaissent, à qui ils peuvent s’adresser quand bon leur semble, puisse avoir l’idée d’initier ses élèves à la masturbation. Où est donc la confiance indispensable aux relations entre parents d’élèves et enseignants, indispensable à la construction de la communauté éducative que nous appelons de nos vœux ?

Que l’on remette aussi violemment en cause des concepts de sociologie comme « le genre » est un dénigrement de la production intellectuelle. Il n’y a pas plus de « théorie du genre » qu’il n’y a de « théorie des classes sociales » ou de « théorie des nations », il y a des concepts utilisés pour tenter de décrire et expliquer la réalité sociale, que l’on peut estimer plus ou moins pertinents, mais qui n’ont rien à voir avec la promotion d’une idéologie politique ou culturelle. Qu’ont donc appris dans nos écoles ceux qui s’abaissent à de tels simplismes, à de telles escroqueries intellectuelles ?

Que des rumeurs absurdes circulent n’est pas une nouveauté, qu’elles empruntent les canaux des outils de communication les plus modernes est sinistre. L’école n’est pas seule en cause dans l’usage qui est fait des nouveaux médias. Mais c’est une alerte de plus : l’école doit contribuer, bien mieux qu’elle ne le fait aujourd’hui, à l’éducation aux médias, aux apprentissages documentaires, au développement de l’esprit critique indispensable pour distinguer informations sérieuses et mensonges grossiers.

Que l’on cherche à rabattre l’école sur des « fondamentaux » en contestant son rôle éducatif, en l’occurrence dans la promotion de l’égalité entre toutes et tous, est une attaque contre une institution essentielle de la république. C’est sans doute largement hypocrite quand ça vient de nostalgiques de l’époque des « devoirs envers Dieu », de l’attachement à la mère patrie et de la femme au foyer. Mais c’est réduire l’école à un supermarché où chaque élève ne viendrait que pour acquérir son diplôme plus ou moins chèrement, en renonçant au projet politique d’une école où l’on forme aussi des citoyens appelés à vivre ensemble.

Face à ces attaques, les professeurs ne peuvent pas se contenter de positions défensives ou de justifications prudentes ; ils sont pleinement dans leur rôle en promouvant l’égalité entre tous, en enseignant les conceptions éprouvées qui peuvent aider les élèves à comprendre le monde dans lequel ils vivent, à interroger des évidences. Tout en respectant les différences d’opinions et d’options culturelles, l’école doit encore mieux faire reculer la haine d’autrui, la malhonnêteté intellectuelle, l’inculture, construire de la confiance, de l’intelligence, de la cohésion sociale.

 

["faire reculer la malhonnêteté intellectuelle et l'inculture ... il y a en effet urgence. Voir mon précédent billet pour un développement sur ce thème]