la promulgation du décret instituant les expérimentations d'orientation au libre choix des familles a relancé, sur les blogs, sur les réseaux sociaux, dans la presse, le débat sur l'importance de nos procédures. Débat d'autant plus aigü qu'il arrive en parallèles des annonces de Geneviève Fioraso, qui affirme sont intention d'améliorer le dispositif APB, afin de le rendre "plus juste". Je souhaite ici, simplement, apporter à ce débat la pierre de l'historien, en reprenant, sans en changer une ligne, un court extrait du récent ouvrage d'Antoine Prost, Du changement dans l'Ecole, paru en 2013 au Seuil (pages 99-100). Où l'on voit que l'obsession des méfaits d'une orientation mal maîtrisée taraude les milieux conservateurs depuis bien plus longtemps qu'il n'y paraît. Avec son lot de préjugés et de jugements à l'emporte pièce, qui n'ont pas disparu - hélas - du discours conservateur.

*

"La conjonction d'une vague démographique, d'une forte demande sociale, et d'une politique volontariste produit des résultats spectaculaires. : en dix ans, de 1958 à 1968, le premier cycle triple presque, passant de 830.000 à 2.390.000 collégiens. [...] Cette croissance se répercute mécaniquement sur le second cycle : le nombre d'élèves de seconde double, comme celui des candidats au baccalauréat.

Or, paradoxalement, la même équipe gouvernementale qui a voulu la croissance du premier cycle veut limiter celle du second. A ce stade, plus d'élèves, c'est trop d'élèves qui ne sont pas à leur place. Si le nombre de bacheliers s'accroît, c'est nécessairement au bénéfice des médiocres. Ni les conseils d'orientation mis en place par la réforme de 1959, ni le baccalauréat ne constituent des filtres efficaces : "On va dépenser une masse de crédits pour absorber une masse de crétins qui, normalement, n'auraient pas eu accès à l'enseignement supérieur", dit un jour De Gaulle. La métaphore aquatique envahit le discours : le flot monte, il faut des digues, des barrages, des canaux de dérivation. "Ne vous attendrissez pas trop, il est nécessaire de ne pas être submergé", martèle De Gaulle. Dès le conseil du 4 avril 1963, qui décide précisément la création des CES et le report à la fin de la troisième du principal palier d'orientation, il enjoint à Pompidou et à Fouchet de préparer pour un prochain conseil restreint "de nouvelles règles de sélection et d'orientation" pour "mettre un terme à l'afflux inconsidéré des élèves peu doués vers le baccalauréat et l'enseignement supérieur et, par suite, réduire la proportion des échecs scolaires et universitaires". Mais quand ce conseil se réunit, le 6 juin, Fouchet n'a rien à présenter. De Gaulle ne mâche pas ses mots : "Il faut un hache. On est actuellement submergés". 

 

Les passages en couleur sont ceux que je veux signaler car ils me semblent intéressants à analyser dans le cadre de la réflection actuelle sur l'orientation.