Il est de bon ton, aujourd'hui, d'émettre à l'égard des collèges et lycées, particulièrement des lycées généraux, une double critique : L'enseignement qu'on y dispense serait devenu insuffisant, à force d'allégement des programmes et de renoncement aux exigences disciplinaires. Par ailleurs, le "pédagogisme" y aurait généré un accroissement des inégalités, au détriment des enfants de milieux défavorisés. La meilleure preuve en serait que les résultats aux tets PISA se dégradent d'année en année, et que l'école accroit les inégalités sociales au lieu d'aider à les résorber. En clair, plus on avance dans les réformes pédagogiques, plus on dégraderait l'efficacité de notre Ecole. En réalité, si le constat de la perte d'efficacité est unanime, l'explication par le "double déclin" de l'institution scolaire  me semble fausse pour deux raisons.

 

La première est que les ravages supposés du "pédagogisme" ne sauraient être responsables d'une situation qu'ils entendent au contraire améliorer, dans la mesure où les innovations pédagogiques de ces dernières décennies ne sont effectivement mises en oeuvre que dans de rares situations (de moins en moins rares, mais tout de même). Ce sont le plus souvent des enseignants isolés dans leur établissement, au mieux des équipes, et exceptionnellement des établissements entiers, qui ont profondément renouvelé leur pédagogie. La grande visibilité de ces enseignants dans les médias et les réseaux sociaux ne doit pas masquer l'immense "majorité silencieuse" des enseignants qui n'est pas dans ce mouvement. Dans l'essentiel des situations, et quelles que soient les injonctions, préconisations, discussions ou formations dont ils sont l'objet, ces enseignants restent, dans les quatre murs de leur salle de classe, maîtres de leurs choix. Et le plus souvent, ils choisissent de reproduire les modèles pédagogiques qu'ils ont eux-mêmes connu étant élèves. Modèles d'autant plus difficile à remettre en cause qu'ils leur ont réussi, et sont donc marqués à leurs yeux du sceau de l'efficacité. Cette majorité d'enseignants est en réalité victime d'un manquement de l'institution (que les espés, espérons, combleront) : l'incapacité dans laquelle elle se trouve à les former correctement, à les aider à faire le "travail sur soi" sans lequel, pourtant, on ne peut pleinement être enseignant (voir à ce sujet Fanny Boraita et Marcel Crahay, "Les croyances des futurs enseignants", Revue française de pédagogie n°183, 2013.)

La seconde objection que l'on peut faire à la thèse de la baisse de l'efficacité de notre système secondaire est plus spécifique au lycée. Les élèves de lycée ont changé, sans réellement, comme dit précédemment, que nos pratiques pédagogiques ne changent en profondeur (et c'est sans doute encore plus vrai au lycée qu'au collège). Les méthodes 'traditionnelles", que nombre d'enseignants continuent à utiliser aujourd'hui, fonctionnaient parfaitement il y a 30 ans (cours magistraux, études de documents sur le modèle des TD de l'université, évaluations essentiellement sommatives, éventuellement "surprise", fixation sur l'achèvement des programmes plutôt que sur leur acquisition effective par les élèves, classements, notation sévère pour "motiver" les élèves à travailler davantage, etc.) Ces pratiques fonctionnaient quand seuls les meilleurs élèves de collège accédaient aux classes de seconde générale. Elles fonctionnaient quand la plupart des élèves "non scolaires" étaient orientés vers des filières professionnelles, sinon vers "la vie active", formule pudique qui désignait le plus souvent la porte. Aujourd'hui le lycée s'est démocratisé : une partie significative des élèves qui souhaitent y aller peuvent y accéder. Or les pédagogies qui fonctionnaient naguère avec un nombre limité d'élèves triés, ne peuvent évidemment pas fonctionner avec un public qui n'est plus réellement trié et qui n'a plus les mêmes rapports à l'école que par le passé. Elles continuent, par contre, à fonctionner avec les bons élèves, ces derniers n'ayant pas fondamentalement changé ces dernières décennies.

 

Un lycée qui s'ouvre, des méthodes pédagogiques qui ne changent pas. Voilà sans doute la double raison de l'accroissement des inégalités face à l'école. C'est sans aucun doute une évidence mais ... ça va mieux en le disant !