LE chantier est lancé. Celui de la réforme du statut des enseignants. Entre documents de travail internes qui fuitent de façon plus ou moins à voulue, éléments officiels de discussion communiqués aux syndicats, et réactions épidermiques des uns ou des autres, la "bataille du statut" est lancée, la mère de toutes les batailles. Mais au delà des polémiques et des inévitables positionnements idéologiques et/ou stratégiques, de quoi parle-t-on au juste ? Et surtout, pose-t-on réellement les bonnes questions ?

 

Le ministère a manifestement décidé de reporter à plus tard le "grand soir" de la refonte du statut de 1950 (je précise toujours pour les non-enseignants qui passent ici que la date est la bonne : il n'y a pas de faute de frappe, les profs du secondaire sont toujours régis selon un décret vieux de 63 ans). Les mesures préconisées sont en effet tout sauf révolutionnaires. Il s'agit, pour l'essentiel, de remettre à plat les systèmes de rémunération complémentaires, tout ce qui ne fait pas partie du salaire de base, indexé sur 18 ou 15 heures d'enseignement selon le statut (et pas selon le travail que l'on fournit).L'idée centrale est de remettre en cause les heures existantes : première chaire en lycée, heures de cabinet d'histoire, de laboratoires de science, de décharges pour enseignement dans les classes supérieures (notamment les classes préparatoires aux grandes écoles). A la place, le ministère propose un système unique de pondération des heures effectivement faites (1 heure de cours en CPGE vaudra 1h30 de service ; une heure enseignée en première ou terminale comptera dans le service pour 1h06 (1,1 heure) de même qu'une heure effectuée en ZEP, que ce soit en collège ou en école élémentaire ou maternelle).

 

Derrière ce projet se dégage une certaine volonté de justice : il s'agit de rééquilibrer les heures de décharge de façon à ce qu'elles puissent bénéficier aux enseignants de l'éducation prioritaire. Mettre les moyens là où il y en a réellement besoin. Les professeurs de lycée n'y perdraient pas. En revanche, certains enseignants de CPGE verraient leur service augmenter mécaniquement. Actuellement, selon les situations, ils font entre 8 et 11 heures, plus des heures supplémentaires. Avec le changement de mode de calcul, ils se retrouveraient tous à 10h. Ceux qui en font actuellement 8 ou 9 verraient donc mécaniquement leur service augmenter s'ils ne font pas d'heures supplémentaires, mais pas leur salaire. D'autres verraient leur service rester au même nombre d'heure mais leur salaire baisser (ceux qui font actuellement des heures supplémentaires qui ne seraient plus rémunérées si elles intégraient le service). D'autres enfin, ceux qui sont actuellement à 11 heures, verraient leur salaire augmenter, puisque la 11e heure deviendrait une heure supplémentaire.

 

Parallèlement, dans le Lettre de l'Education de cette semaine, Jean-Louis Auduc, ancien directeur adjoint de l'IUFM de Créteil et auteur de l'ouvrage de référence Le Système éducatif français (régulièrement réédité), préconise d'aller beaucoup plus loins dans la refonte du mode de calcul des services. Il propose d'annualiser le temps de travail des enseignants, ou tout au moins une partie de ce temps. Ainsi, une architecture possible serait la suivante : 15 ou 16 heures de cours par semaine pour les certifiés, le reste étant composé d'un forfait de 108 à 144 heures annuelles (soit l'équivalent de 3 ou 4 heures hebdomadaires) qui remplaceraient l'actuelle ISOE (Indemnité de Suivi et d'Orientation des Elèves) et qui rémunéreraient "les temps de réunion entre collègues et avec les parents, les conseils de classe et l'accompagnement personnalisé". Pour ce fin connaisseur du système éducatif, il va sans dire que le salaire actuel porterait sur les heures hebdomadaires, les 108 à 144 heures annualisées correspondant à une rémunération complémentaire. Car comme il le précise, "une reconnaissance [des activités complémentaires aux temps d'enseignement] n'est possible que si elle se traduit sur le plan de la rémunération".

Nous ne sommes pas ici, comme on peut le lire parfois, dans une logique de "nivellement par le bas". Nous ne parlons au contraire que de rééquilibrage entre des statuts qui sont aujourd'hui objectivement inégalitaires. En quoi est-il plus difficile d'enseigner en CPGE dans un lycée du quartier latin, que dans un collège sensible de proche banlieue ? Les compétences requises ne sont pas les mêmes, mais le système actuel sous-entend que les compétences d'enseignement aux publics difficiles sont moins valorisantes, moins "nobles" que les compétences de transmission de savoirs universitaires et de méthodes d'excellence telles qu'elles se pratiquent dans les CPGE.

 

Restera néanmoins à aborder l'épineuse question du statut des enseignants du premier degré, dont le travail n'est - lui non plus - pas moins noble ni moins compliqué, que celui des enseignants du second degré ou plus encore du supérieur. Malheureusement, les mentalités ne semblent absolument pas prêtes à une fusion des temps de services de tous les enseignants. Comme le rappelle également Jean-Louis Auduc, le modèle du secondaire, construit par et pour le Bac à l'époque napoléonienne, existe depuis plus longtemps que celui du primaire, conçu pour l'essentiel à la fin du XIXeme siècle. Cette double origine explique probablement l'importance des marqueurs d'identité professionnelle dont l'ombre n'a sans doute pas fini de planner sur ce dossier. Serait-il ridicule de penser qu'à l'aube du XXIe siècle, on puisse considérer qu'aucun des deux modèles de référence ne convient plus, et que c'est donc là aussi d'une refondation complète du métier d'enseignant qu'il y a besoin ? Car les lecteurs les plus attentifs l'auront remarqué : le dispositif que propose le ministère, continue à intégrer l'idée qu'une heure en CPGE est plus compliquée à réaliser qu'une heure en ZEP, puisque la pondération horaire est de 1,5 pour 1,1.