Omniprésente dans les médias depuis la rentrée, la question des rythmes scolaires me semble aujourd'hui avoir pris un tour nouveau, notamment sur le site du Monde. Deux articles, parus à quelques heures d'intervalle, jettent en effet une lumière un peu particulière sur la perception de la réforme sur le terrain, et me semblent marquer un important infléchissement dans la réflexion, et dans les argumentaires respectifs.

 

Un article à charge contre la réforme : "Rythmes scolaires : des parents racontent leurs enfants "fatigués et "déboussolés" " Composé de quelques extraits de témoignages "de terrain" (en fait des témoignages déposés sur un espace dédié du site), cet article montre un important déséquilibre entre les déçus de la réforme et ses adeptes. Dans la première catégorie, celle des déçus, beaucoup de témoignages. Pour l'essentiel, ils dénoncent la fatigue des enfants (à laquelle le ministre a donné une autre explication qui me semble, de par ma propre expérience, bien plus convaincante) et le fait qu'ils seraient un peu "perdus" par la complexité des mises en oeuvre locales. D'un autre côté, quelques (beaucoup plus) rares témoignages de satisfaction, qui parlent d'enfants plus détendus et d'équilibre familial (re)trouvé.

On notera avec amusement que les hasards de l'anonymat, sans doute, on conduit le rédacteur de l'article à placer en tout premier le témoignage d'un certain "Loys, professeur de lettres à Paris". Toute personne un peu au fait de la chose scolaire aura reconnu l'inénarrable et omniprésent Loys Bonod, connu pour ses positions conservatrices et sa conception tout à fait traditionaliste de l'enseignement (salut à toi, camarade de tant de discussion houleuses. Décidément, même dans la perception de l'école par nos enfants nous n'arriverons pas à nous entendre !). Plus généralement, on notera le statut social tout à fait singulier des détracteurs de la réforme à qui le journal donne la parole : beaucoup d'enseignants, des cadres, des professions libérales. Des gens qui ont en commun, presque tous, de ne pas être présents à la sortie de l'école pour récupérer leurs enfants et s'en occuper, déléguant cela à du personnel plus ou moins rémunéré, à une nounou ou à une quelconque structure de garde.

 

Second article, à mes yeux de très loin le plus intéressant (bien que malheureusement réservé aux abonnés) : "Une réforme des rythmes scolaires à contretemps ?" écrit par Maryline Baumard (l'autre n'est malheureusement pas signé !), il dresse un portrait que l'auteure reconnaît elle même comme étant quelque peu caricatural, mais qu'elle certifie être le reflet d'une réalité vécue par beaucoup de parents : les familles de milieux favorisés se placent, pour dénoncer la réforme, sur le terrain de la qualité des activités proposées, pas assez satisfaisantes pour leur progéniture. Sur le terrain, également, de l'organisation familiale : comment continuer à faire du Poney ou de la musique si l'école empiète sur les horaires des activités extra-scolaires ? Les familles populaires, elles, sont satisfaites de la réforme, car aussi médiocres que soient les activités aux yeux de certains enseignants ou parents, elles ont le mérite d'exister et d'ouvir les enfants sur des univers et des cultures auxquels ils n'auraient pas accès sans l'école. Et Marylin Baumard de conclure par cette phrase saisissante de simplicité, sur un sujet si complexe : "la France qui crie haro sur la réforme des rythmes scolaires n'est pas celle pour qui cette réforme a le plus de sens. Comme il a été plus difficile pour les villes qui avaient une offre périscolaire riche de tout chambouler, il est plus difficile pour les familles qui offraient des activités à leurs enfants de tout réorganiser". En d'autres termes - et je souscris tout à fait à ce point de vue - les difficultés de la réforme des rythmes seraient des problèmes de riches.

 

 

On retrouve ici un thème qui m'est cher : les élites (et parmi elles les enseignants), attaquent une réforme dont ils sentent bien, confusément ou plus nettement, qu'elle ne leur est pas favorable, qu'elle ne sert pas leurs intérêts personnels ("intérêts de classe", dirais-je si j'étais marxiste). Tout ce qui va dans le sens d'une plus grande égalité des élèves (au delà de l'hypocrite égalité "des chances") est battu en brèche par ceux à qui elle risque à terme de porter ombrage.  La question des rythmes scolaires est donc - aussi - un des multiples aspects d'une difficulté récurrente de l'institution scolaire : celle de la défense, sans doute inconsciente, d'avantages de situation, dans le grand jeu de la reproduction intellectuelle et sociale. En d'autres termes, pourquoi changer ce qui nous a réussi, et/ou réussira à nos enfants ?