Eric Conan est un intellectuel d'une compétence remarquable. Journaliste, ses travaux, en compagnie de l'historien Henri Rousso, notamment sur Vichy, sont essentiels et salutaires. Directeur un temps de la revue Esprit, il est de ces intellectuels parisiens "qui comptent". Journaliste à Libération, L'Express, Le Monde, et aujourd'hui à Marianne, Journal dans lequel il a produit, samedi, un article qui se veut au vitriol contre les "pédagogistes", nouvelle étape d'une guerre entre ces derniers et les "républicains", dont l'auteur, bien entendu, se réclame. Cette guerre, que Vincent Peillon avait décrétée stérile et dépassée, est hélas, au contraire plus vivace que jamais, au coeur même de cet article inutilement provocateur ... et mensonger sur bien des points.

Eric Conan est ce qu'on appelle un déclinologue. Lorsqu'il prend la plume, en l'occurrence dans Marianne, c'est pour montrer à quel point l'école va mal, à quel point les pédagogies modernes et les enseignants qui les portent sont responsables des maux de notre école, et par extension, sans doute de la société toute entière. Forts de ce constat qu'aucune étude n'a jamais démontrée, les déclinologues cherchent partout la validation de leur intuition. Et oh surprise, Eric Conan a trouvé ! Grâce à une bonne vieille méthode : celle de l'utilisation de l'autocritique et des repentis. Malheureusement, il prend ses désirs pour des réalités, et s'emmèle sévèrement, dans un article dont la première qualité n'est certes pas la rigueur du raisonnement !

 

Des références tronquées, déformées et sorties de leur contexte pour faire croire aux "révélations" d'Eric Conan

 

Eric Conan se félicite du revirement de Vincent Peillon concernant le niveau qui baisse. Ravi de "révéler" que le ministre a dénoncé cette baisse du niveau, il le cite ... sans prendre soin, bien entendu, d'indiquer sa source. On doit le croire sur parole. Peu convaincu par cette thèse, et connaissant assez bien le credo pédagogique de Vincent Peillon, j'ai été d'abord étonné de cette information, et j'ai voulu en savoir plus (j'ai fait le travail de journalisme que n'a pas fait Eric Conan, en somme). J'ai retrouvé l'interview de Vincent Peillon dont est extraite la déclaration rappelée par Eric Conan. Il s'agissait d'un entretien, sur France Info, le 20 février dernier. Effectivement, le ministre a bien déclaré "Les résultats des élèves sont très mauvais, de plus en plus mauvais". Mais rien à voir avec la question de la pédagogie ou des méthodes d'apprentissage (généralement pointées du doigt par les déclinologues), comme le laisse entendre Conan ! Si on prend la peine (et la rigueur inhérente au travail de journaliste) d'écouter l'ensemble de l'interview, on entend clairement le ministre expliquer que les dernières années ont empiré les choses, et on l'entend donner ses explications (écouter l'enregistrement à partir de 2'30 sur le site de France Info) : La citation exacte est la suivante : "Vous savez, c'est la mauvaise pente dans laquelle la France est engagée depuis quelques années qui explique que les résultats de nos élèves sont très mauvais, de plus en plus mauvais, et puis dans une certaine indifférence. Et on a encore empiré les choses ces dernières années : 80.000 suppressions de postes, plus de formation pour les enseignants, la semaine de quatre jours (Unique au monde ! et ça n'a que quatre ans). Et ça ça pèse très fortement sur nos élèves et nos enfants. Alors il faut faire un effort, il faut se reprendre. Il y a un effort qui est national : créer 60.000 postes, remettre en place une formation des enseignants, un service public du numérique, changer notre système de formation". Oui, messieurs dames, "changer notre système de formation". Pas "revenir aux vieilles lunes du conservatisme qui se figure que dans le bon vieux temps c'était mieux". Jamais, donc, Vincent Peillon n'a dénoncé une baisse de niveau qui serait due aux élucubrations des "pédagogistes" et des IUFM. Bien au contraire ! De ce point de vue, l'analyse d'Eric Conan est donc d'une profonde malhonnêteté.

Mais il n'y a pas qu'au ministre que monsieur Conan fait dire ce qu'il ne pense pas. Il y a également l'historien Antoine Prost. Il le cite (sans d'ailleurs se fatiguer : il reprend mot pour mot la citation qui figure sur la page internet de France Info indiquée plus haut, et ne cherche par plus que pour Peillon à citer sa source). Selon lui, Antoine Prost "pape du pédagogisme", se serait converti, aurait avoué avoir été dans l'erreur, et aurait lui aussi reconnu que le niveau baisse. Je n'ai pas retrouvé la source de cette déclaration. Mais Monsieur Prost étant un proche des milieux au pouvoir, il ne fait pas de doute que son argumentaire est en gros le même que celui du ministre. Pour s'en convaincre, voici un extrait d'un entretien que l'historien a donné très récemment dans le cadre de l'ouvrage collectif L'école, une utopie à reconstruire, paru à La Découverte en février 2013 dans la collection regards croisés sur l'économie. (c'est page 49) : "Les grands gagnants du système sont les enfants des professeurs et il est patent que la dimension reproductrice de l'école l'emporte sur sa dimension "égalisatrice" et ce d'autant plus que l'école ne valorise que les comportements scolaires et la conformité à un modèle. Élargir le socle des élites française nécessiterait de promouvoir les pratiques d'éducation pluridisciplinaires." Soit, très exactement, ce contre quoi se battent les déclinologues, arc-boutés sur leurs prés carrés disciplinaires ("on a perdu des heures de français, ma pov' dame, comment voulez vous que les élèves écrivent correctement, hein !?"). Comme avec Vincent Peillon, Eric Conan sort donc une citation de son contexte pour lui faire dire l'inverse de ce que pense l'auteur.

 

Deux citations pour étayer sa thèse, deux erreurs. Le moins que l'on puisse dire est que si cet article était une copie de dissertation, la méthodologie et la qualité de l'argumentation ne rapporteraient pas beaucoup de points à l'impétrant !

 

Mais ne soyons pas mauvais joueur. Oui le niveau baisse ! Oui les élèves d'aujourd'hui n'auraient pas leur Certif', et sans doute pas le Bac de leurs parents (du moins pour ceux dont les parents ont le Bac, bien entendu !). Mais ils maîtrisent, néanmoins, un savoir infiniment plus vaste et complexe que celui de leurs prédécesseurs, de leurs parents et plus encore des générations précédentes. On pourra toujours se référer utilement, sur cette question, au livre Qu'apprend-on au collège ?, co-édité par le CNDP et XO-Editions en 2002. (consulter le texte intégral de ce livre). La maitrise de l'orthographe est certes plus incertaine aujourd'hui, le calcul mental moins maîtrisé, et les enfants, s'ils savent construire des phrases complexes, ne savent plus nécessairement dire si un adjectif est épithète ou si la forme du verbe est du subjonctif ou du plus que parfait. Mais ils ont des éléments de compréhension sur le vivant que leurs parents n'avaient pas, le champ des connaissances auxquelles ils sont initiés s'élargit considérablement, au fur et à mesure que le champ de connaissance de notre société s'accroit. Les "fondamentaux", si chers aux déclinologues, ne sont plus les mêmes qu'il y a 40 ans, parce que depuis, tout a changé : l'école, la société, les élèves, les structures familiales, culturelles, religieuses, etc. Comment pourrait-il en être autrement ?

Ce n'est donc pas tant "le niveau" qui baisse, que les exigences inhérents au "niveau scolaire" d'il y a quarante ans. Ce n''est pas la même chose, et ce n'est pas grave. Sous réserve de redonner aux élèves les conditions d'enseignement qu'ils avaient avant les 10 ans de destruction organisée que notre école a connu entre 2002 et 2012. les méthodes, alors, pourront changer sans que l'on puisse accuser ce changement, à tort et par mauvaise foi, d'être la cause de la baisse du niveau.

 

Une chose est sûre, néanmoins : En matière de dégradation de la pédagogie et de perte d'efficacité des méthodes, Conan est un bel exemple de ce qu'il dénonce. Il a dû en avoir, des enseignants "pédagogistes", pour en retirer une telle nullité en orthographe ! L'auteur de ce blog ne prétendra pas être un modèle en la matière, bien au contraire. Mais lorsque l'on se targue de dénoncer le niveau qui baisse chez les élèves, au moins le fait-on avec un minimum de prudence. Il est bien évident qu'avec une telle dénonciation, la perfection est de rigueur. Nous nous bornerons donc après d'autres, en commentaire ou sur d'autres blogs, à rappeler à Monsieur Conan la façon dont il aurait dû utiliser certaines tournures grammaticales, orthographiques ou sémantiques :

  • Un prédécesseur n'est généralement pas un "précurseur", surtout 6 ans avant. A moins de considérer qu'il n'y avait pas d'écoliers avant 2007. Le niveau des élèves ne saurait donc baisser "par rapport à celui de leurs précurseurs d'il y a seulement 6 ans".
  • Conan dénonce la "novlangue du mammouth", pour utiliser une ligne plus bas seulement un terme fort peu couru des dictionnaires : "educocrate".
  • Les évaluations du Cedre sont réalisées et non par réalisés (un simple copier-coller du document du Cedre eut évité cette erreur).
  • "Où sont donc passés les ...". Si les pédagogistes sont si nombreux, il faudrait voir à ne pas oublier le pluriel ! D'ailleurs il ne faut pas non plus l'oublier un peu plus loin, lorsque les mêmes affreux personnages "expliquaient souvent que l'on ne comprenait rien". On comprend surtout que la hargne à dénoncer trouble la relecture !
  • "Baisser le niveau des examens, ce qui est devenu (sans e) la ligne du ministère depuis des années ..." Heureusement pour les diplômes de M. Conan que l'orthographe n'est plus le facteur essentiel de l'évaluation du niveau, effectivement !
  • Une baisse, désolé pour cet affront aux femmes, c'est féminin. Par conséquent, la "baisse dramatique du niveau" doit être provoquée et non "provoqué", et elle "n'est plus contestée" et non "contesté".
  • En revanche, un bidouillage c'est masculin, il ne faut donc pas écrire "une bidouillage à la hausse des notes du baccalauréat".
  • Mais une comptine, c'est féminin, il faudrait donc que les technocrates du ministère cessent, effectivement, de "mouliner le comptine du niveau qui monte".

 

Si on enlève pour l'orthographe le peu de points qu'il restait suite à la nullité de l'argumentation, il ne doit pas rester lourd, à la fin. Nous conseillerons donc, pour terminer, à M. Conan de ne pas repasser le Bac. On le donne à tout le monde, bien entendu ... mais on ne sait jamais ! Cette remarque est agressive et mesquine, sans doute inutilement. En cela, pourtant, elle est le reflet exact du texte de Marianne, dont on ne saura jamais vraiment ce qu'il a apporté de constructif au débat sur les difficultés réelles de notre école.

 


[Édition au 1e juillet : Marianne a corrigé certaines erreurs d'orthographe, mais pas toutes. C'est bien ... mais c'eut été mieux encore en terme de déontologie si la page mentionnait une date de modification (comme le fait Le Monde). A défaut, ils pourront toujours proposer un article sur les limites de l'usage des sources sur Internet, en se prenant comme exemple de source non fiable dans le temps]