Ras-le bol du Bac ! Oh, pas l'examen en lui même, dont je n'ai jamais fait mystère, cela dit, du fait que sa disparition ne me ferait pas verser beaucoup de larme. Non, ce qui m'agace ce sont certains commentaires, autour, de la part de gens qui se prétendent progressistes et qui pourtant ne sont que le reflet du conservatisme le plus étriqué. Deux exemples médiatiques illustreront ce propos, dont un qui m'agace d'autant plus qu'il me touche de près, géographiquement parlant.

 

1. Quand un "enseignant" de philosophie affiche ouvertement une posture élitiste et anti-égalitaire.

Nous sommes sur France Inter, http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=660744. La marronnier du jour, l'épreuve de philo du Bac 2013, est bien entendu au menu. Vincent Citot, l'invité semble, sur sa biographie, crédible : professeur de philosophie, directeur éditorial d'une revue  a priori sérieuse, Le Philosophoire, il a tout du grand témoin idéal, parfait pour une communication d'ampleur sur un grand média. Il faut donc écouter ce qu'il dit. Ce que, poliment, et malgré un agacement croissant, je fis jusqu'au bout. Voici le verbatim de ses déclarations, à écouter à partir de 27 minutes d'émission (j'ai retiré tout le côté "corrigé de la copie à chaud", totalement inintéressant) : 

"J'avoue que j'ai été un peu troublé par Vincent Peillon parce qu'il était d'une tradition républicaine, et, refusant toujours - je l'entendais encore récemment le faire - d'opposer la République à la Démocratie. Bien sûr, les deux vont ensemble mais il me semble, dans la tradition de la pensée républicaine et de l'école, qu'il épouse une orientation vers une démocratisation croissante qui, notamment dans les [inaudible],  me semble aller un peu à l'inverse de ce qu'on peut attendre d'une Éducation nationale républicaine. Mais ce serait trop long de débattre de cette opposition entre républicanisme et ..." La journaliste l'a coupé pour lui demander quelle note il mettrait au ministre. Précisons quand même que cette réponse, qui faisait suite à une question sur les écoles philosophiques auxquelles ont pouvait rattacher Vincent Peillon, est évidemment totalement hors sujet, et que la vraie question n'a pas trouvé le commencement d'un début de réponse. Dommage car c'eut été autrement intéressant à entendre !

Comment oser dire qu'il n'oppose pas républicanisme et démocratisation pour immédiatement se livrer à cet exercice ? Comment oser dire qu'un processus de démocratisation peut aller "trop loin" ? C'est tout à fait stupéfiant de la part d'un philosophe. L'école républicaine ne serait donc pas pour tous ? M. Citot est sans doute un adepte de cette démocratie athénienne qui n'accordait la citoyenneté qu'à un nombre restreint d'habitants de la cité. De là à vouloir nous imposer sa pensée archaïque, il y a un pas qu'il devrait s'abstenir de franchir ! Il a trouvé un éditeur assez complaisant pour éditer ses lubies, qu'il nous fasse grâce, chaque année en juin, de ses commentaires qui n'engagent que lui et contribuent encore un peu plus à ridiculiser toute une profession.

Permettons nous de rappeler à cet "enseignant" qui réclame le droit de pouvoir sélectionner ses élèves, que ce n'est plus ainsi que fonctionne le service public d'éducation. S'il a une objection de conscience avec ça, qu'il en tire les conclusions qui s'imposent, et qu'il laisse travailler ceux qui veulent la réussite des élèves. De TOUS les élèves.

 

2. Quand Sud-éducation informe Le Figaro.

Dans l'édition du soir, sur Internet, du Figaro, un article qui se veut au vitriol, sur les procédures de notations des épreuves de français dans l'académie d'Orléans-Tours. L'article m'intéresse : la proximité géographique me pousse à la curiosité, et pour une fois, je lis du premier au dernier mot, sans enjeu de revue de presse, un article du Figaro. De quoi est-il question ? De la notation sur 20 des épreuves orales, qui serait ramenée à une notation sur 24.

Noter sur 24 et considérer le résultat comme une note sur 20, voilà ce qui est demandé aux professeurs de français de l'académie. Moi qui ne suis pourtant pas un apôtre de la note, de la sélection et de la hiérarchisation qui va inévitablement avec, moi qui suis résolument favorable à tout ce qui permet à l'élève d'être considéré par lui même et non pas mis en concurrence, ce système me gène. Car il ne s'agit plus là de demander aux correcteurs une bienveillance qu'ils n'ont pas et qui pourtant devrait être élémentaire. Il s'agit de "tricher" avec la réalité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

En même temps, je me dis que pour que l'Inspection en arrive là, c'est que la situation de cette académie est vraiment particulière. 22e sur 24 en terme de résultats au Bac. Pourquoi ? Mystère. Nos élèves sont les mêmes qu'ailleurs, nos enseignants aussi, nos procédures de formation, de recrutement des élèves, aussi. Donc qu'est-ce qui coince ? La seule réponse possible, sous réserve d'un travail de fond sur la question, est celle d'une "effet de groupe". Plutôt bienveillants avec leurs propres élèves (je peux en témoigner pour au moins deux lycées de cette académie), les enseignants de français seraient nettement plus sévères avec les autres lors des épreuves du Bac, attendant sans doute, à l'oral, que l'élève restitue quelque chose correspondant à leur cours, et non à celui du collègue qui a formé l'élève (de cette sévérité excessive aussi je peux témoigner pour au moins deux lycées, et elle caractérise également l'histoire-géographie). 

L'article échappe en réalité au fond de la question : les défenseurs du Bac "traditionnel" considèrent que sont caractère anonyme et national est une garantie d'égalité. Les écarts de notation entre académies sur un même sujet, avec des enseignants identiques, des élèves identiques, des conditions d'examen identiques, prouvent tout simplement le contraire. Et l'article inverse les rôles : les enseignants qui renseignent le journaliste se parent des vertus de la tradition, pour réclamer en réalité le droit de traiter leurs élèves différemment. Les inspecteurs, présentés comme d'odieux manipulateurs, ne font en réalité que chercher un moyen d'assurer une meilleure égalité de traitement sur l'ensemble du territoire. Toute la différence qu'il y a entre une posture militante et une action de terrain.

Enfin, un détail m'inquiète autant qu'il m'amuse dans cette affaire. Le Figaro, manifestement bien informé par des correcteurs soucieux de garder l'anonymat, ne révèle quand même pas des secrets de nature à faire fusiller celui qui les divulgue ! Pour ma part, je confirme ici, sans anonymat et sans peur particulière, que cette demande de noter sur 24 existe bel et bien. Alors pourquoi l'anonymat ? Sans doute parce que les gens qui informent Le Figaro, nous ne les attendrions pas en pareil lieu. En fait, l'information émane des représentants locaux de Sud-éducation, syndicat qui a pour habitude d'afficher des positions très à gauche, voire franchement gauchistes. Ce n'est donc pas la peur de représailles (dont personne, jamais, n'a vu la couleur) qui est en jeu ... mais plutôt la peur du ridicule. Traiter ses propres névroses en "pactisant avec l'ennemi" pour faire passer son message, ce n'est pas très glorieux, et l'anonymat se révélera donc fort utile.

 

Depuis l'arrivée de Vincent Peillon rue de Grenelle, les choses sont claires : son action transcende les lignes politiques. De droite comme de gauche, il a avec lui les réformateurs, ceux qui en ont ras le bol de ce système élitiste, inégalitaire et à bout de souffle, dont le Bac n'est que l'illustration la plus caricaturale. De droite comme de gauche, également, le ministre à contre lui toutes les formes de conservatisme, qui savent bien se retrouver lorsqu'il s'agit d'ouvrir des polémiques faciles sur des sujets sans importance hors du microcosme de l'Education nationale. Que Sud se croit obligé d'alerter Le Figaro pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme le franchissement d'une "limite idéologique inacceptable" est assez cocace. Outre l'alliance que j'aimerais croire contre nature (mais hélas ...), faut-il rappeler aux enseignants tenant de tels propos le sens des mots, et ce qu'est une idéologie ? A des enseignants de lettre, si exigeants avec leurs élèves, nous ne ferons pas cet affront !