Deux évènements récents, qui mettent la FSU sur le devant de la scène, viennent mettre en évidence une réalité crue : la première centrale syndicale de l'Education nationale s'y comporte en terrain conquis, et n'autorise personne, fut-il ministre, à venir labourer ce qu'elle prend pour sa propriété. Loin des considérations pédagogiques ou citoyennes, le salaire et le statut des enseignants sont devenus les horizons indépassables du premier syndicat d'enseignants du second degré. Au mépris quelquefois de la vraisemblance, et au risque de discréditer toute une profession dont elle a fait sa propriété.

 

Premier acte : Un recul stratégique de Vincent Peillon sur un sujet polémique, analysé par le Snes comme une victoire syndicale

 

http://www.lexpress.fr/actualite/refondation-de-l-ecole-une-victoire-decisive-sans-greve-et-sans-bruit_1252582.html : Vincent Peillon a semblé reculer, à l'automne, dans la rédaction de la loi d'orientation. En cause, la possibilité d'expérimenter des formes nouvelles d'articulation entre primaire et secondaire. Il était question de pouvoir annualiser les services des enseignants, réduire le temps de travail des élèves ou encore de mettre en place une forme de bivalence pour les enseignants de collège. Toutes choses qui, lues depuis l'extérieur de la citadelle assiégée du "corps enseignant", laisseront perplexes plus d'un observateur ! Réaction de Frédérique Rolet, co-secrétaire générale du Snes : "on ne voulait pas de ce truc" (sic). L'expression montre toute la compétence dont cette représentante syndicale est capable pour analyser un texte. Si elle avait compris de quoi il s'agit et qu'elle s'y soit opposé sur des fondements précis, elle aurait sans doute utilisé un vocabulaire plus choisi. Classiquement, Mme Rolet rejette ce qu'elle ne comprend pas. C'est tellement plus simple que d'essayer de construire !

En réalité, Vincent Peillon n'a sans doute pas voulu de guerre ouverte avec le Snes, empêtré qu'il était dans la difficile gestion de la réforme des rythmes scolaires. Il a dont probablement estimé qu'il était urgent de remettre à une date ultérieure la confrontation avec le Snes. En bonne stratégie, il segmente sa réforme pour ne pas conduire à un blocage général qui le remettrait toute entière en cause. De là à écrire, comme le fait L'Express, que "tout a basculé" et qu'on a assisté à une victoire syndicale, il y a un pas qu'il est tout de même hasardeux de franchir sans avoir consulté au préalable Mme Irma !

 

Deuxième acte : Une unanimité des partis de gauche qui isole la FSU dans le débat sur l'Ecole

 

Cette semaine, Vincent Peillon a sauvé l'essentiel : la loi d'orientation a été définitivement adoptée par l'Assemblée nationale. Création des Espés, dont le Snes ne voulait pas "sous cette forme", extension du droit à expérimentation dont le Snes ne voulait pas, modification des cycles avec création de cycles inter-degrés, dont le Snes ne voulait pas ... on se demande bien où l'Express peut voir dans cette loi une victoire du Snes !

Le succès de Vincent Peillon est d'autant plus important qu'il est parvenu, choses rare depuis l'élection de François Hollande, à faire voter son texte par l'ensemble des partis de gauche. Ce faisant, il a isolé le Snes dans le débat, et l'a renvoyé à une défense archaïque de la profession, dont même ses alliées traditionnels de la "gauche de la gauche" ne sont plus dupes. Coup dur pour ce syndicat, qui joue sa crédibilité dans les salles des professeurs et dans l'opinion publique. Il fallait répliquer.

 

Troisième acte : Une contre-offensive minable à propos des salaires

 

La réplique, lorsqu'on est isolé, n'est pas simple. Une solution s'offrait au Snes : prendre acte de son isolement et en tirer la conclusion : plus personne ne voulant de sa conception archaïque et figée de l'école et des enseignants, il faut avancer, trouver le moyen de faire évoluer les choses positivement.

C'est une autre voie que le syndicat a choisi, sous la forme d'un communiqué des plus alarmistes : "Peillon décide de baisser le salaire des nouveaux profs". Accusations d'une particulière gravité car si elle est exacte, le ministre socialiste se livrerait à un exercice que personne à sa place n'avait entreprise depuis des décennies, pas même les gouvernements libéraux de la décennie précédente. Et de fait, il perdrait d'un coup l'ensemble de ses soutiens syndicaux, ce qui serait suicidaire en l'état actuel des choses. Cette affirmation, c'est de la dynamite. De quoi agiter un chiffon rouge dans les salles des professeurs, et jeter dans l'angoisse des milliers d'étudiants en train de terminer leur formation.

En réalité, ce communiqué est fondé sur une "erreur", que l'on mettra sur le compte soit d'une incompétence soit d'une malhonnêteté intellectuelle. Car le salaire des nouveaux profs ne baissera pas ! Rémunérés jusque là à hauteur d'environ 2000 € par mois, ils le resteront ! Par contre, il sera créé une rémunération pour les étudiants-stagiaires qui seront partiellement en responsabilité lors de leur seconde année de Master. Et c'est à l'issue de cette seconde année, s'ils sont titularisés, qu'ils recevront un salaire parfaitement équivalent à celui de leurs prédécesseurs.

En réalité, le projet de décret du ministère envisage de rémunérer une année d'étude qui jusque là ne l'était pas. Ou comment, pas un tour de passe passe assez grossier, faire passer un progrès pour une régression. Le Snes aurait-il préféré que les stagiaires de M2 ne soient pas rémunérés du tout ? Les principaux intéressés jugeront de l'élégance qu'il y a à régler ses comptes sur leur dos avec un ministre qui les respecte.

 

 

Les salaires est décidément le seul angle d'attaque qui reste à ce syndicat, qui se soucie bien peu de la qualité de notre école et de la réussite de nos enfants, et dont les représentants nationaux ne comprennent décidément plus rien à l'éducation, si tant est qu'il y aient compris quelque chose un jour. A preuve cette remarque, d'une candeur désarmante, faite par Frédérique Rolet à propos des futures négociations sur le métier d'enseignant : "Sans un sou supplémentaire, que voulez-vous que fasse le ministre ?". Comme s'il n'y avait aucun rapport entre l'archaïque statut des enseignants et certains archaïsmes persistants de notre système scolaire. Comme si négocier le statut des enseignants n'était qu'une affaire d'argent, sans aucun lien avec la structure de notre système scolaire. Le système n'évoluera pas si le statut des enseignants ne change pas. Tout le monde le sait, au Snes comme ailleurs. Et si nous n'étions plus devant une défense corporatiste, mais devant un positionnement idéologique ? Face au ralliement de toute la gauche modérée au projet de refondation, le Snes a-t-il fait le choix de s'y opposer parce qu'il remet en  cause la vision traditionnelle et conservatrice de l'école ? Force est de constater que l'offensive syndicale contre cette loi d'orientation n'a pas connu son pareil lors de la mise en place de la loi de 2005 !

 

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