Le calendrier initial du Bac était aberrant. Dans deux séries (ES et STG), les candidats bénéficiant d'un tiers-temps risquaient de se retrouver à composer pour une durée totale pouvant aller jusqu'à 9h20 dans la même journée. Ce vendredi, devant les "inspecteurs du second degré" réunis à la Mutualité, Vincent Peillon a annoncé que la réponse faite par ses services à ce problème n'était pas satisfaisante ("on ne peut pas faire autrement", en substance), et que des précisions sur le nouveau calendrier du Bac seraient données dans la journée.

En fin d'après-midi, la presse était informée du dispositif prévu : les candidats concernés (environ 2000 pour le Bac ES et "quelques uns" pour le Bac STG seraient contactés pour choisir : soit le maintien du calendrier d'origine ; soit le déplacement d'une épreuve, sans doute le samedi 22 juin. Une annonce qui pose bien plus de questions qu'elle n'apporte de réponses.

 

Certes, il faut louer la volonté du ministre de s'adapter et de vouloir régler une situation totalement ubuesque. Mais pour autant, la décision prise laisse quelque peut dubitatif. D'abord, parce qu'elle est largement en deçà de ce que le ministre laissait entendre le vendredi matin. Il était question de revoir le calendrier du Bac, et nous voilà avec un système à minima, qui relèvera de la volonté de quelques candidats. Ensuite, parce qu'il aura une triple conséquence négative (sous réserve des aberrations non encore repérées) :

- Cela obligera les lycées concernés à des contorsions importantes en terme d'organisation, et accroîtra la dépense engagée, puisqu'il faudra trouver des surveillants supplémentaires, des heures de vacation de secrétariat, etc.

- La formule retenue laisse penser qu'il y aura complication au niveau des sujets. Comment envisager en effet qu'un même sujet puisse être traité le jeudi matin par quasiment tous les candidats, et le samedi matin pour la poignée qui aura choisi de reporter l'épreuve ? Quelle que soit la façon dont on considère la chose, il y a aura inégalité de traitement des candidats et risque de recours contentieux sur les épreuves concernées, car les candidat n'auront pas composé sur le même sujet, ou au contraire auront composé sur un sujet qu'ils auront pu se procurer quelques jours avant leur épreuve.

- La procédure de récupération des copies, pour les épreuves du mercredi, va se trouver singulièrement compliquée. Allons nous voir des correcteurs récupérer leurs copies le mercredi, puis devoir revenir le lundi suivant récupérer la poignée de copies restantes ? Sachant qu'il est généralement d'usage d'être convoqué dans un autre département (du moins en province), cela ne risque-t-il pas de générer des frais de déplacement disproportionnés ?

 

Pourtant, il existe une solution simple ... en série ES, il est tout à fait possible d'envisager d'avancer les épreuves de LV2, actuellement programmées le jeudi après-midi, au lundi après-midi. Ces épreuves sont communes avec le Bac S, pour lequel aucune épreuve n'est programmée non plus le lundi après-midi. IL n'y a donc aucune autre conséquence technique à ce changement.

En série STG les déplacement sont un rien plus complexes, le nombre d'épreuves passées étant un peu plus important que dans les Bacs généraux. Néanmoins, pourquoi ne pas déplacer l'épreuve d'histoire-géographie du mardi au jeudi matin, en remplacement des mathématiques qui peuvent se dérouler le lundi matin. Le lundi serait certes une plus grosse journée pour tous les candidats, mais le reste de la semaine étant plus léger, les choses s'équilibrent.

Ainsi, conformément aux demandes de Vincent Peillon, aucun candidat, quel qu'il soit, n'aurait de journée supérieure à 8 heures.

 

Alors pourquoi ne pas avoir retenu une solution de ce type, au lieu de se compliquer inutilement la vie ? C'est ici, me semble-t-il, qu'entrent en jeu les divers et puissants lobbies que comptent les couloirs de la rue de Grenelle, et contre lesquels aucun ministre, jusqu'à présent, ne semble parvenu à imposer sa volonté. Deux forces peuvent être suspectées de cet état de fait : la bureaucratie du ministère et celle des Rectorats.

La bureaucratie du ministère a horreur de changer ses habitudes. Sous réserve de confirmer l'information, il semble que ce soit elle qui ait indiqué aux familles d'élèves concernés qu'il était impossible de changer les dates du Bac une fois le calendrier paru au Bulletin Officiel. Les traditions, ici, ont la vie dure : la philosophie doit être la première épreuve, coûte que coûte, et séparée des autres. La très ancienne tradition qui consiste à considérer l'épreuve de philosophie comme le "coup d'envoi" du Bac est profondément ancrée dans l'esprit des fonctionnaires de la "Centrale" (même si du fait de la multiplication des épreuves en se déroulant en cours d'année, ce "coup d'envoi" est désormais largement un mythe).

La bureaucratie des rectorats. Elle est sans doute la moins à blâmer de ses réticences, et n'est de toute façon pas décisionnaire en la matière, le calendrier restant national. On imagine aisément que dans la plupart des services de examens et concours, les documents de préparation du Bac sont prêts, que les circuits de récupération des sujets, les calendriers de convocation des examinateurs, tout cela est prêt à être transmis aux chefs de centre sous forme de vade-mecum et autres livrets d'instructions, peut-être déjà sous presse. Modifier les dates du Bac aujourd'hui nécessiterait un gros travail de mise à jour des plannings et documents correspondants. Personne ne le nie. Mais tout de même, de quoi parle-t-on ? De l'équité qui est dûe aux élèves souffrant de certaines formes de handicap. Faut-il considérer qu'ils doivent supporter, plus que les personnels, la charge de travail inhérente à une grossière erreur de conception du calendrier initial ? Évidemment non, l'ethique (et accessoirement la loi) l'interdit.

 

 

Tout se passe donc comme si le Bac, évènement centralisé s'il en est, souffrait en fait de la décentralisation de son organisation. Si les horaires et les sujets sont décidés nationalement, toute l'organisation est confiée aux rectorats, et les difficultés d'ajustement sont donc multipliées par 30 dès lors que l'on veut toucher au dispositif initial.

Tout se passe également, à la centrale, comme si la manque d'imagination, de courage et de résolution, l'emportait sur toute autre considération. Les solutions proposées sont étranges au regard des annonces du ministre. Il n'est pas besoin d'être devin pour deviner les discussions entre Vincent Peillon et ses conseillers sur le thème "Mais vous comprenez, M. Le Ministre, c'est irréaliste, on ne va pas changer le calendrier à un mois des épreuves, tout est prêt, on risquerait de désorganiser l'examen, ce serait périlleux en terme d'image médiatique, et patati et patata ...".

Sauf qu'au départ, plusieurs personnes ont conçu, rédigé, relu et validé ce calendrier stupide, et qu'elles ont sans aucun doute oeuvré pour que leur ânerie n'ait pas de conséquence ... sur leur propre confort de travail. Et tant pis pour les élèves handicapés, qui auront la joie de venir passer des épreuves un samedi matin. Vous avez dit Mammouth ?