"Quand mon ministère pilote cette politique tout va bien. Dès que ça passe à l'interministériel c'est plus difficile ..." Vincent Peillon a des états d'âme. Dans des propos tenus lors d'un déjeuner de presse le mardi 30 avril, rapportés par le Café pédagogique, le ministre de l'Education nationale laisse pointer une dose d'amertume. Certain de son fait sur la question des rythmes scolaires, il pointe les difficultés de mise en oeuvre en accusant " l'interministériel". Se faisant, c'est directement le premier ministre qui est visé. Amertume ? Mauvaise foi ? Pas sûr. Une mise en perspective "historique" (sur une année, ce n'est guère compliqué) montre que les couacs du ministère liés aux interventions "interministérielles" ne sont pas nouveaux, et que Vincent Peillon ne dispose pas toujours de l'appui de l'Elysée et de Matignon, au contraire de ses prédécesseurs.

 

Le 7 juin 2012, un mois après son élection, et alors même que les discussions entre le futur ministre et les acteurs de terrain avaient commencé de façon informelle, le Président désavoue son ministre lors d'une visite d'école, à Dieudonné, dans l'Oise. "Des notes, il en faut. [...] La concertation est engagée mais il y aura toujours des notes". Certes le Président parle, dans le même discours, d'une  "façon de procéder qui encourage, stimule, et pas qui parfois décourage ou démotive". Mais le mal est fait : la banderille est plantée, à quelques jours du lancement de la concertation officielle, le message est passé : les volontés réformatrices du ministre ne devront pas aller trop loin, ne pas "déstabiliser" les enseignants, les parents, les élèves. De fait, il n'est plus question aujourd'hui, au ministère, de remise en cause des notes, et les pratiques de "classes sans notes" sont bel et bien renvoyées à la bonne volonté des chefs d'établissement et des Dasen.

Seconde banderille plantée par le Premier ministre à l'occasion de la mise en place de la réforme des rythmes scolaires. En surface, le coup ne semble pas être venu de l'Elysée, qui avait formellement démenti, le 14 novembre, des rumeurs de presse parlant d'une réflexion sur la possibilité de reporter la réforme à 2014. Mais le lendemain, l'influent Snuipp écrit directement au Premier ministre ... qui décide finalement que les communes "qui le souhaitent" pourront reporter l'application de la réforme à 2014. Résultat des courses : seulement 20 à 25% des écoliers français seront à 4,5 jours à la rentrée 2013, les autres devant continuer à subir une année de plus l'affligeante décision de passer la semain de cours à 4 jours.

La semaine dernière, nouvel épisode dans ces relations tendues entre Vincent Peillon et la rue du Faubourg Saint-Honoré. Alors même que les séquelles des discussions sur la refondation et celles de l'âpre négociation sur la réforme des rythmes scolaires sont encore visibles, alors même que le projet de refondation va entrer dans sa phase critique - celle de la mise en oeuvre des mesures sur le terrain - François Hollande, à nouveau sans concertation apparente avec son ministre, lui plante une troisième banderille : il annonce un renforcement des relations école/entreprise, avec la mise en place d'un programme "d'entrepreneuriat" de la 6e à la terminale. C'est assurément agiter le chiffon rouge dans les salles des professeurs, ce que Philippe Watrelot dénonce dans une chronique sans concession intitulée "Aimer l'entreprise n'est pas une compétence ! (et encore moins un savoir ...)". Et le même de préciser dans une interview à l'Express : "Si François Hollande veut se mettre les enseignants à dos, c'est réussi !".

 

Nous sommes en droit de nous poser la question : Vincent Peillon est-il libre ? Qu'un ministre doive respecter la ligne gouvernementale sur des sujets qui concernant tous les ministères, cela va de soi. Mais dans les sujets abordés, l'autorité du ministre a-t-elle lieu d'être affaiblie par des décisions prises plus haut sans réelle réflexion sur le sujet ? On a envie de dire qu'un Président de la République qui se mèle se savoir si les élèves doivent être notés ou pas, s'ils doivent commencer à 16h30 plutôt que 15h30, a bien du temps à perdre pour s'aventurer sur des questions aussi pointues. A moins bien entendu que la politique des lobbies ne soit la plus forte, et que par dessus la tête du ministre, certaines officines hostiles à l'évolution de l'Ecole ne trouvent des oreilles plus attentives auprès de l'énarque Hollande ? Sur un des rares dossiers dans lesquels un gouvernement socialiste peut sans risque afficher une volonté réformatrice réellement novatrice, la chose serait problématique. Et Vincent Peillon doit regarder avec une certaine amertume, également, la grande liberté dont Christiane Taubira a pu disposer dans le dossier du mariage pour tous, avec la réussite que l'ont sait dans les rangs de toute la gauche.