Reproduction du texte que j'ai publié dans le numéro 504 des Cahiers Pédagogiques, "Le sens de l'orientation".

Le chapeau, le titre et les intertitres sont dûs aux Cahiers pédagogiquesle contenu est de moi.

 

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Les processus actuels de décision en matière d'orientation placent les équipes pédagogiques en situation de juge et de partie, ce qui ne peut être que source d'incompréhension et d'insatisfaction. Laissons la responsabilité aux premiers concernés : les élèves et leurs parents

Qui oriente les élèves ? Et de quel droit ? Les textes officiels apportent une réponse simple, et apparemment claire, à ces questions : en fonction de leurs choix, mais aussi de leurs capacités, et quelquefois du nombre de places disponibles dans la filière choisie, les élèves s’orientent vers la poursuite d’études la mieux adaptée à leur adéquation personnelle capacités/envies. Ladite adéquation est établie en relation avec un(e) conseiller(e) d’orientation. Lorsqu’il y a désaccord avec l’administration (en général sur les capacités, jamais sur les envies), le Conseil de classe émet un avis, synthèse des opinions des enseignants, éclairés eux aussi par un conseiller d’orientation. Si la famille persiste dans son choix, le chef d’établissement arbitre, et s’il suit l’avis du conseil de classe, la famille a le droit de faire appel de la décision (comme pour toute décision administrative) devant une commission dont la décision finale est définitive.

 

REFUS D'ORIENTATION

 

Il me semble que de moins en moins de situations personnelles vont jusqu’au bout de ce processus. Souvent, en effet, les familles cèdent devant la lourdeur apparente que peut représenter à leurs yeux une procédure en appel. Georges Fotinos[1] a montré qu’en réalité, ce sont près de 60.000 familles qui ont été impactées en 2011 par un refus d’orientation, le plus souvent au niveau du conseil de classe, et pour plus de la moitié d’entre elles lors du choix de la filière suivie dans le cycle terminal de l’enseignement général[2]. Le système semble donc fonctionner en toute transparence, et pourtant, un nombre conséquent de familles et d’élèves n’y trouvent pas leur compte (et ne parlons pas de la proportion, inchiffrable, de familles qui renoncent sous la pression, forcément « bienveillante » du professeur principal, de tel ou tel enseignant ou personnel de direction). Comment peut-on expliquer ce décalage ?

En réalité, la logique du terrain est assez différente de ce que décrivent les textes officiels. Beaucoup se joue lors du conseil de classe ou de sa préparation, dans la pression, le non dit, le refus auquel la famille cède par méconnaissance du système ou par ignorance de ses droits. De ce fait, c’est souvent, en matière d’orientation, une forme d’injustice qui frappe les élèves dont les familles n’ont pas les codes pour se repérer dans le système scolaire. Injustice due à l’approche très variable d’un enseignant à l’autre, d’un chef d’établissement à l’autre, d’un conseiller d’orientation à l’autre ; injustice devant la capacité à discuter avec les enseignants sur un sujet dont on croit, parfois hélas à tort, qu’ils le maitrisent mieux ; injustice devant la façon dont sont organisés les conseils de classe, qui peuvent être soit de vrais temps d’orientation, soit de simples chambres d’enregistrement de décisions prises ailleurs, dans un autre contexte.

 

CONFUSION DES POUVOIRS

 

Dès lors que les rôles des uns et des autres se mélangent (au fond, qui du professeur principal ou du COP a le plus d’influence, dans les choix d’orientation des élèves ?), cette injustice est presque impossible à éviter. En particulier du fait de la position très particulière des enseignants dans le processus de prise de décision. Ces derniers sont en effet à la fois juges et partie, et se retrouvent donc aux prises avec une forme de confusion des pouvoirs dont ils ont rarement conscience. L’orientation, à laquelle ils contribuent puissamment en tant que professeur principal ou même que membre du conseil de classe, mais pour laquelle ils ne sont pas suffisamment (pas du tout ?) formés, se construit sur une évaluation et une appréciation de l’élève qu’ils ont eux-mêmes produites. Pourtant, les professionnels de l’orientation, ce ne sont pas les enseignants. Ce sont les conseillers d’orientation psychologues.  Mais ces derniers sont des professionnels aux compétences mal (re)connues par les autres acteurs du système éducatif, et notamment par les enseignants. Ce sont des professionnels aux missions importantes, mais parfois mal identifiées, et qu’il faudrait clarifier une bonne fois pour toutes. Les CO-Psy sont trop souvent perçus par la communauté éducative comme des recours pour gérer l’échec scolaire une fois que celui-ci a été constaté. On les sollicite alors pour « faire prendre conscience aux élèves de l’irréalisme de leur projet », pour « faire entendre raison à tel élève qui a voulu aller au lycée mais qui manifestement n’en n’a pas les capacité », pour « étudier les possibilités de réorientation, de changement de filière, de série, etc ». Nous sommes là en présence d’un corps de professionnels de qualité, dont les compétences me semblent largement sous-exploitées. Les COP doivent cesser, me semble-t-il, d’être perçus comme des pompiers qui interviennent une fois que l’incendie est déclaré. Leur mission de conseil est au combien plus importante ! Elle est pourtant mal connue par leurs collègues enseignants. Etant entendu que le conseil ne saurait se limiter à faire entendre aux élèves l’irréalisme de leurs projets ou l’importance de suivre les conseils du professeur. Ces cas de figure existent, bien entendu, mais devraient être peu de choses au regard de bilans réellement axés sur les capacités et les compétences des élèves, desquels il ressort des pistes d’autant plus cohérentes que les COP, eux, ne sont pas juge et partie, puisqu’ils ne forment pas les élèves et ne leur transmette pas un savoir scolaire sur lequel ils pourraient être évalués.

Le décalage entre l’esprit des textes, centré sur des notions aussi essentielles que l’orientation active ou l’orientation choisie, et la réalité du terrain, marquée par une inégalité dans la mise en œuvre de ces mêmes principes, nécessite à tout le moins que les procédures d’orientation soient clarifiées, de même que la place et les rôles de chacun dans ces procédures.

 

LA PLACE DES PARENTS

 

Le nœud du problème, c’est la place et la responsabilité des parents. Très progressivement, ceux-ci sont passés, depuis le milieu des années 1980, de l’obéissance passive à une certaine forme de responsabilité de la décision (avec liberté totale de choix pour les classes qui ne sont pas des paliers d’orientation dans le cadre du découpage des cycles). Cette responsabilité est remise en cause, nous l’avons dit, dans certains cas de désaccord persistants avec les préconisations des conseils de classe. L’évolution de la place des parents dans les procédures d’orientation n’est donc pas achevée. C’est d’ailleurs à ce titre que la FCPE, première fédération de parents de l’école publique, a appelé récemment à achever la transformation du système en transférant sur les familles l’intégralité de la décision d’orientation, à tous les échelons du système scolaire. La question posée est sévère : « de quel droit l’Education nationale s’arroge-t-elle le pouvoir d’orienter nos enfants ? ». Pour sévère qu’elle soit, elle est pourtant pertinente. D’autant que le système actuel oriente plutôt mal si on l’évalue au regard du décrochage scolaire qui frappe beaucoup de lycées professionnels, et au regard des 120000 sorties sans diplôme que nous enregistrons chaque année.

Pour les parents, l’Ecole est parfois perçue comme une entrave à la réalisation des projets personnels des jeunes. Les tensions autour de l’orientation génèrent de la frustration, du ressentiment, parfois un sentiment d’humiliation, qui débouchent souvent sur un désinvestissement des familles dans la scolarité de leurs enfants. La société paye au prix fort son incapacité à penser l’orientation de certains jeunes en termes positifs.

Il faut donc aller vers une orientation effectivement choisie, active, dans laquelle les parents soient réellement responsables de leurs choix.

Il ne faut toutefois pas se voiler la face. Le transfert complet de la décision d’orientation sur les familles aura sans nul doute des conséquences sur l’organisation du système. D’autant plus que ce dernier n’est pas habitué à s’adapter à des décisions qu’il ne maitrise pas. Ces conséquences sont à envisager à trois niveaux au moins.

Pour commencer, l’évaluation des établissements : Il faudra bien un jour cesser de les évaluer en fonction de critères tels que leur performance au Bac, critère qui les conduit à faire beaucoup plus de la gestion de flux que de l’orientation réelle. Les lycées devraient au contraire être évalués pour partie sur leur politique d’orientation et ses effets en terme de promotion sociale, d’égalité filles/garçons, de réalisation effective des projets des élèves, etc.

Pour cela, il est bien entendu nécessaire de repenser également les procédures d’orientation sur le plan technique. Que les élèves soient orientés par une machine dans laquelle, une fois leurs résultats saisis, rien n’est plus modifiable, pose un problème éthique majeur … et fait reposer l’orientation sur le seul critère de l’évaluation chiffrée, dont on peut discuter de la pertinence réelle.

Enfin, il faut que la réforme du lycée se poursuive, et que les mesures intéressantes qu’elle recèle soient approfondies et améliorées. C’est d’autant plus nécessaire qu’on le sait parfaitement, une totale liberté de choix d’orientation accroitra sans doute les effectifs accueillis dans les lycées généraux. Par conséquent, il faut anticiper cet état de fait, et repenser les enseignements du lycée en fonction de cela. L’accompagnement personnalisé est une bonne chose dans le principe. Restera à en faire un réel outil d’accompagnement des élèves en difficulté (tant sur le plan purement scolaire que dans le cadre de leur orientation), ce qu’il n’est que trop rarement le cas actuellement.

Pour terminer, il me semble utile de préciser que le passage à une orientation active choisie par les familles en concertation avec les professionnels de l’orientation n’est pas une mesure irresponsable.

 

PRENDRE LE TEMPS

 

Tous les élèves ne sont certes appelés à aller vers des études supérieures longues. La question qui est en jeu, c’est celle de la meilleure adéquation entre les profils d’élèves, leurs envies et leurs capacités. Il appartient à l’institution de rechercher, avec les familles, cette adéquation, qui n’aboutira pas à tout coup à une orientation dans l’enseignement général. Une fois l’adéquation capacités/envies établie, il appartient à la famille de prendre ses responsabilités. L’institution, de cette façon, cessera de s’immiscer dans l’éducation des enfants par leurs parents, et ne s’en portera sans doute que mieux. Il y faut, notamment chez l’élève, une certaine maturité. A ce titre, il me semble que la préconisation récente de la Cour des Comptes, qui est de reculer l’orientation de fin de scolarité obligatoire sur la classe de seconde, est pertinente. Une année de plus, éventuellement davantage centrée sur les problématiques de l’orientation, ne semble en effet pas superflue. On en terminerait ainsi avec la première aberration de notre système actuel, qui est d’orienter  très tôt les élèves qui auraient besoin de plus de temps pour « se trouver ».



[1] Ancien chargé de mission interministérielle « école/famille ». Les chiffres qui suivent sont extraits de sa communication « Famille et Ecole, des chiffres inquiétants », lors du colloque Ecole-Famille-Cité : la valeur des liens, tenu à Paris les 23 et 24 octobre 2012.

[2] Georges Fotinos signale que les statistiques officielles pointent un écart de 7 points entre les demandes des familles et les décisions de conseils de classe à l’issue de la seconde générale et technologique.