Le week-end qui se termine a accouché de l'un de ces splendides psychodrames dont notre chère Education nationale a le secret. Une angoisse (le mot n'est pas trop fort) a parfois saisi certains enseignants sur les réseaux sociaux, les blogs, les forums. Ceux qui n'ont pas été saisis par cette angoisse ont pour le moins marqué des questionnements vifs, des inquiétudes ... parce que le Capes de lettres classiques va disparaître. Évènement à mes yeux sans réelle importance, ni sans réelle conséquence, tout du moins à court terme.

Tout est parti de la publication, la semaine, dernière, sur le site du ministère, d'informations précises sur la maquette des nouveaux Capes. Voyons donc ce qui est dit, d'abord, à la page "Epreuves de la session des concours de recrutement des personnels enseignants et d'éducation dont les inscriptions débuteront en septembre 2013". Il y est effectivement fait référence, de façon très claire, à l'existence d'un Capes de Lettres, avec deux options : lettres classiques ou lettres modernes. En ce sens, il est effectivement indiscutable que la Capes de lettres classiques va disparaître (ce qui provoque l'émoi du corps enseignant), au même titre d'ailleurs que le Capes de lettres modernes, ce qui n'a a priori provoqué l'émoi de personne ou presque. Un peu comme si dans l'idée générale, le Capes de lettres modernes devenait le seul à exister. Or il disparaît également, au profit de ce seul Capes de "Lettres", avec une importante proportion d'épreuves communes aux candidats des deux options.

Que signifie cette disparition des Capes de lettres classiques et de lettres modernes ? S'agirait-il, comme je l'ai lu toute la journée sur Twitter, par exemple, d'un "début de la fin" pour l'enseignement des langues et civilisations anciennes dans nos collèges et lycées ? Dans ce cas effectivement, la chose serait préoccupante, il serait tout à fait légitime de réclamer des mesures de protection de ces enseignements. Mais en réalité, il n'en n'est rien. Pour s'en convaincre, il n'est que de lire, attentivement, la maquette de ce nouveau Capes de lettres, telle qu'elle figure dans un autre document mis en ligne récemment par le ministère, le projet d'arrêté fixant les modalités d'organisation des concours du Capes.

Et l'on voit alors clairement que l'inquiétude exprimée à propos de l'enseignement des langues anciennes n'est fondée sur rien. En effet, que dit l'arrêté ? Qu'il y aura bien un seul concours, mais qui donnera lieu à deux classements de lauréats, un par option ; qu'en fonction de l'option choisie, la 2e épreuve écrite, à partir d'un dossier documentaire, portera soit sur "une épreuve de latin et de grec" (option lettres classiques) soit sur une "étude grammaticale d'un texte de langue française" (option lettres modernes) ;  l'oral comportera pour sa part une épreuve de mise en situation professionnelle ("explication de texte et question de grammaire") qui sera commune aux deux options, et une épreuve d'analyse dune situation professionnelle, dont le sujet portera sur l'un des 5 thèmes, à choisir au moment de l'inscription. Certains de ces thèmes sont communs aux deux options, et un thème est réservé à chacune des deux options ("Langues et cultures de l'antiquité" pour l'option classique, et "latin pour lettres modernes" pour l'option moderne).

J'ai beau regarder partout, lire et relire ce projet de décret, je n'y vois rien qui change fondamentalement pour ce qui est du recrutement des enseignants de lettres tel qu'il se pratique aujoud'hui : il y aura toujours, à l'issue de ce concours, des professeurs de lettres qui auront compétence pour enseigner le latin, le grec et les civilisations qui vont avec, et d'autres qui n'auront pas nécessairement ces compétences. N'est-ce pas déjà le cas aujourd'hui ?? Par ailleurs, un étudiant qui souhaite effectivement enseigner le latin et/ou le grec pourra faire ses choix d'épreuve de telle sorte que ces disciplines aient une place importante dans son concours. Et puis il restera toujours les agrégations pour se spécialiser, si tant est qu'on estime utile cette spécialisation. A partir de là, si le nombre de candidats attirés par l'option "lettre classique" est trop faible, il faut peut-être en chercher la cause ailleurs que dans les visées comptables du ministère !

Je trouve donc franchement exagérés les propos qui sont tenus par les un et les autres, notamment dans un article du Monde sur la question des langues anciennes (signé par quelques membres actuels du jury du Capes de lettres classiques, dont on ne sait pas très bien s'ils ont autorité pour parler au nom des autres, d'ailleurs), ou dans un "éloge funèbre" dressé par le collectif "méritez-le", dont le nom est tout un programme (il fait référence au Bac, qui n'a de sens que s'il y a de l'échec, pour ces gens qui pensent encore être enseignants ... mais je m'égare, je m'égare). Cet éloge prétend que la refonte des concours n'est ni plus ni moins que "la subordination [des lettres classiques]". Mais subordination à qui, à quoi ? Aux lettres modernes sans doute. Or on sait très bien que depuis bien longtemps, et sauf en de très rares exceptions sans doute, plus un seul professeur de lettres classiques n'exerce son service que sur du latin et du grec ! Tous ont besoin de cours de français pour compléter leurs services. Et cela alors même qu'il existe deux concours distincts.

Dès lors, le ministère entérine, me semble-t-il, un fait indiscutable : le déclin, à l'échelle de l'ensemble de l'institution, de l'attractivité des enseignements de langues et civilisations anciennes. Dès lors que les enseignants de lettres classiques semblent voués, pour des décennies sans doute, à devoir enseigner des lettres modernes en complément du latin ou du grec, je ne vois pas pourquoi on n'exigerait pas d'eux de passer des épreuves communes avec les collègues qui assurent ces mêmes enseignements. Ce n'est qu'une question de bon sens.

Il y a plus : Sur le terrain, le latin et le grec ne changeront pas de statut : ils resteront ce qu'ils ont toujours été, à savoir des options (sauf cas particulier des enseignements d'exploration de seconde et de l'enseignement de spécialité en série littéraire). Et des options très ségrégatives, n'en déplaise à ceux qui pensent (quelquefois avec raison en fonction de certaines réalités locales de tel ou tel établissement, sans doute) que les choses ont changé ces dernières années. Elles ont changé en collège, le plus souvent, effectivement. Mais au lycée ? Certains enseignants modernisent leurs pratiques, mais pas tous, pas partout, et pas majoritairement. Afin de bien mesurer de quoi il s'agit lorsque je parle d'option ségrégatives, il n'est pas inutile de regarder un peu ce qui se passe dans les indicateurs des lycées ... du côté de ces indicateurs qui n'intéressent presque personne, surtout pas la presse, et qui sont pourtant, à mon avis, si révélateurs du mode de fonctionnement "inavoué" de notre système. (source : site IPES, Indicateurs de Pilotage des Établissements Scolaires, accessible par mot de passe).

On voit alors très nettement que la latin et le grec restent des enseignements très prisés dans les grands lycées parisiens, nettement moins dans les autres, et bien peu dans les établissements plus périphériques de province. Pour être précis, deux lycées concentrent de très forts taux de suivi des enseignements de latin et de grec : Louis le Grand (dont plus de 40% des élèves de seconde suivaient, à la rentrée 2011 un enseignement de latin ou de grec optionnel) et surtout Henri IV, dont pratiquement les deux-tiers des élèves de seconde suivaient un enseignement optionnel de latin ou de grec à la rentrée 2011. Non le latin n'est pas passé de mode chez les élites ... Il est même sans doute devenu l'un des grands marqueurs des inégalités scolaires, qui préparent si efficacement la pérennisation des inégalités sociales de demain. Certes on parle ici d'avantage des élites intellectuelles que des élites économiques (qui elle, effectivement, boudent les langues anciennes, sans doute pas assez porteuses professionnellement). Les défenseurs inconditionnels des langues anciennes (dont le collectif "méritez-le") n'ont donc aucun souci à se faire, la reproduction des élites intellectuelles par la pratique du grec et du latin pourra continuer à se faire. Non seulement le latin et le grec continueront d'être enseignés dans les établissements français, fut-ce à très peu d'élèves, mais ils continueront aussi, dans certains endroits, à servir de variable de sélection pour la préparation des études supérieures. Ce n'est pas demain par exemple, que nous verrons la Rue d'Ulm renoncer aux épreuves de latin au concours d'entrée ! Que chacun dorme sur ses deux oreilles, et que personne ne se fasse d'illusions : ce n'est pas un ajustement structurel dans un concours qui remettra en cause des pratiques qui ont plusieurs décennies d'existance sur le terrain.

 

Pour finir sur une note positive, tout de même, il me semble que ce que je décris ici, à savoir la "non mise à mort" du latin et du grec, est une bonne chose. Les langues anciennes font en effet incontestablement partie de la culture générale qu'il peut être intéressant d'acquérir, indépendamment des études envisagées et des professions visées par les élèves. La culture classique ne doit pas disparaître, elle est trop évidemment aux fondements de notre civilisation pour cela. Mais très honnêtement, après des décennies d'existence de deux Capes séparés, qui peut raisonnablement estimer aujourd'hui, qu'en dehors des grands lycées de prestige, les langues anciennes se portent bien ? C'est plutôt en se battant, comme le font déjà beaucoup d'enseignants de collège et parfois de lycée, pour moderniser l'enseignement du latin, pour le rendre compatible avec les TICE ou les pédagogies modernes, par exemple, qu'on le défendra. En refusant aussi le caractère sélectif de cet enseignement. En accord avec l'enseignante concernée, j'ai, dans mon lycée, ouvert le latin à tout élève volontaire, qu'il soit déjà latiniste ou non, alors que jusqu'à présent, seuls les latinistes de collège (espèce en voie de disparition) étaient acceptés. J'ai organisé les emplois du temps de telle sorte que les cours de latin ne soient pas systématiquement rejetés sur les horaires repoussoir de fin de journée. C'est peu de choses, certes, mais c'est sans doute plus efficace que de défendre, par principe, l'existance de deux concours pour exercer en réalité le même métier.