Amusant de relire ce texte aujourd'hui. Je le dédicace à Luc Cedelle, que je soutiens pour cet article, entre autres : "Educnat contre le reste du monde"Billet du Bloggeur de ce mois-ci dans les Cahiers Pédagogiques

 


A propos de mai 68 et de ses orientations pédagogiques

" Au sentiment des élèves, les changements pédagogiques n'ont pas été considérables : beaucoup reste à faire. Mais c'est aussi [...] que le corps enseignant est profondément divisé sur ce sujet. Pour transformer les pratiques pédégogiques, il aurait fallu un large consensus. Or jamais la division n'a été aussi profonde.

Face aux novateurs, en effet, les traditionnalistes entendent rester fidèles à ce qu'ils ont toujours fait. Rechercher un contact personnel avec les élèvesleur semble démagogique, et ils préfèrent les tenir à distance. Ils attachent une importance symbolique considérable à des détails, et n'admettent pas, par exemple, que les tables soient en rond.[...] C'est qu'il s'agit de bien marquer les rôles et les statuts, qui sait, et qui est là pour apprendre : les élèves n'ont pas voix au chapitre, et admettre leurs représentants, comme d'ailleurs ceux de leurs parents, dans les conseils de classe, tient de la mascarade. Obligés de céder, dans le mouvement de 1968, ils en restent amers, comme si les élèves leur avaient dénié la double supériorité de l'âge et du savoir, et certains se replieront dans les classes du 1e cycle, où les élèves plus jeunes risquent moins de contester leur autorité et leur style.

L'attitude à prendre face aux élèves divise donc profondément le corps enseignant. [...] Les conservateurs rendent responsables de leurs propres difficultés leurs collègues novateurs : ils jettent le trouble dans l'établissement. Ceux-ci, en retour, s'indignent des inévitables difficultés que rencontrent leurs entreprises, qu'ils jugent toujours bonnes, puisqu'ils paient de leur personne avec une inépuisable bonne volonté. Mais on soupçonne leurs intentions : leur dynamisme ne s'enracine-t-il pas dans une volonté politique ? Ne sont-ils pas des révolutionnaires, plutôt que des pédagogues ? Bref, la zizanie envahit les salles des professeurs"

 

 

A propos de la perception par les enseignants de leurs relations avec les élèves et avec la hiérarchie :

"Comme le gros du corps enseignant est dans l'opposition, il éprouve avec force le sentiment d'être gouverné par des adversaires, qui ne l'aiment pas et n'ont pour lui ni estime ni confiance. [...] La politique aggrave les choses, et l'on tient compte de l'opinion d'un fonctionnaire avant de le nommer par exemple inspecteur d'académie. D'où, chez les professeurs, un refus profond : on ne collabore pas avec ce pouvoir étranger, et ceux qui acceptent des responsabilités sont des transfuges, presque des traîtres. La collectivité enseignante s'enferme dans un soupçon universel : rien de bon ne saurait venir de ce gouvernement, et la mesure la plus anodine est aussitôt dénoncée comme l'amorce d'un plan de démantèlement ou de mise en tutelle.

Hostile  a priori a tout projet émanant de ce gouvernement, les enseignants du second degré sont d'autre part incapables de formuler un projet autonome. Si le SGEN est dans l'ensemble favorable, et depuis longtemps, aux nouveautés pédagogiques, le SNES les soutient avec réserve, et tous ses adhérents ne les approuvent pas. Une partie d'entre eux rejoint le SNALC pour défendre les examens ou la notation sur 20. 37% d'entre eux seulement sont favorables à la participation des parents aux conseils de classe, contre 61% des adhérents du SGEN. Dans l'ensemble du corps enseignant, novateurs et conservateurs séquilibrent donc. 49% condamnent les classements, par exemple, mais 40% les approuvent, et 42% jugent la discipline actuelle trop peu stricte. Les conclusions [des sondages de l'époque] le confirment : l'attitude envers les élèves n'obéit pas vraiment aux clivages syndicaux.

 

Cette corporation éclatée, susceptible et ombrageuse, injustement décriée, administrée par des fonctionnaires qu'elle perçoit comme des étrangers ou des transfuges, aux prises avec des problèmes pédagogiques sans précédent, ets - faut-il s'en étonner ? - incapable de tout projet collectif. On se méfie d'ailleurs trop d'elle pour faire appel à ses initiatives. La remise en ordre va au contraire tabler sur l'impuissance née de ses divisions (1)

 

 

A propos de la réforme Haby et du collège unique :

"Le leg de la réforme Haby est ainsi un immense problème non résolu. L'opinion en a vaguement conscience. Comme il est difficle de s'en prendre à la suppression des filières, qui part d'un principe démocratique et semble irréversible, certains accusent les méthodes et les programmes. On voit ainsi dénoncer en 1980 comme une conséquence de la réforme Haby l'ignorance en histoire des élèves du second cycle, sans que ces critiques vigilants mais irresponsables aient pris seulement le temps de calculer que, la réforme étant entrée en application en 6e en 1977, les premiers élèves à l'avoir subie entreront en seconde en 1981 ! [...] Si peu de réflexion trahit la passion. La réhabilitation des "bonnes-vieilles-methodes-qui-ont-fait-leurs-preuves" procède du désir avouer d'imposer un certain ordre à la fois aux maîtres et aux élèves. Qu'est-ce que ces pédagoges, qui prétendent faire réfléchir les enfants, développer leur curiosité, leur sens de l'observation ? Ils feraient mieux de les obliger à travailler sérieusement, de leur faire apprendre des dates, et l'orthographe. La mode "rétro" triomphe aussi en pédagogie.

[...] Par delà les difficultés pédaogigues réelles des classes hétérogènes, le thème de la baisse du niveau révèle des déceptions et des craintes multiples. Il exprime d'abord un certain regret de la démocratisation effectuée. La République était belle sous l'Empire, disait-on. De même, la démocratisation était un bel idéal ... de loin. De près, elle déçoit, et tel qui l'appelait hier de ses voeux la dénigre aujourd'hui.

 

Antoine PROST, Histoire générale de l'enseignement et de l'éducation en France (Sous la direction de Louis-Henri Parias), tome IV, L'école et la famille dans une société en mutation (1930-1980), Paris, Nouvelle Librairie de France, 1981, extraits tirés des pages 308 à 411.

 

(1) : le parallèle avec l'idée que la droite se frotte aujourd'hui les mains des difficultés de Vincent Peillon serait évidemment à creuser.