Mon dernier billet de blog relatif à l'Agrégation m'a valu une volée de bois vert sur le thème "vous dénoncez l'agrégation parce que vous êtes jaloux". Outre le caractère très enfantin d'une telle argumentation (pour la formulation de laquelle il faut en effet un niveau de compétence sans égal), elle laisse songeur sur la suffisance et l'auto-satisfaction des gens qui s'y livrent. On connaît déjà la tendance de certains enseignants conservateurs à penser qu'il n'y à qu'eux pour juger de leur métier, pour en parler. On arrive là dans le fin du fin du nombrilisme ! Il n'y aurait que les agrégés qui auraient le droit de critiquer l'agrégation. Et bien non ! Pour une raison simple : ceux qui produisent des "défenses et illustration de l'Agrégation" sont généralement dans des modes de raisonnement dont une Ecole sérieuse, moderne et progressiste, n'a que faire. Des gens qui ne sont tout simplement plus adaptés au monde dans lequel ils évoluent, et qui de ce fait se condamnent, toute leur carrière durant, à sombrer dans le déclinisme le plus primaire.

 

Dernier exemple en date, une interview de Blanche Lochmann, présidente de la Société des Agrégés, dans le Figaro (Faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là, on n'écrit pas n'importe où, Monsieur, on n'écrit pas n'importe où).

Le blogueur Ticeman a déjà publié une réponse cinglante à cette prise de position (réponse à laquelle j'adhère totalement, de la première à la dernière ligne), je me bornerai ici à livrer quelques remarques personnelles sur ce qu'elle m'inspire et sur ce qu'elle dit des gens que représente Mme Lochmann (et qui n'est pas, fort heureusement, la totalité des agrégés. Certains refusant même d'adhérer à cette espèce de corporation d'Ancien régime qu'est devenue la Société des Agrégés). Je me ferai accompagner pour cela par une plume qui a bien cerné, en son temps, le monde dont Mme Lochmann est la représentante.

 

Mme Lochmann n'aime pas le "jargon" de l'Education nationale et trouve anormal qu'on demande aux enseignants d'apprendre à apprendre, d'enseigner l'esprit libre et de vouloir la réussite de tous (si si, je vous jure : lisez l'article et vous verrez que je ne caricature même pas !). Nous ne saurions dans ce cas suggérer à cette dame et aux membres de son éminente association d'envisager au plus vite une reconversion professionnelle, ou alors d'aller frapper à la porte de ces multiples et prestigieux établissements privés qui eux non plus n'aiment pas les esprits libres, ne prônent pas la réussite de tous et privilégient les contenus à la capacitè de les transmettre.

Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas, on prie

Mme Lochmann n'aime pas les "jeunes cool en T-shirt". Il est vrai que c'est absolument déterminant comme argument. La qualité d'un enseignant se mesure à sa tenue vestimentaire, c'est bien connu. Une cravate, ça vous rehausse tout de suite la qualité d'un cours barbant, et ce qui ennuie les élèves devient tout de suite beaucoup plus passionnant. Mme Lochmann n'a pas dû connaitre grand chose d'autre que la rue d'Ulm, Assas, et une université champenoise dans laquelle elle a enseigné naguère (moins de 4 ans de métier et déjà plus d'élèves devant elle, elle peut effectivement donner des leçons ...). Le culte du paraitre comme mode de pensée.

Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On n´vit pas, Monsieur
On n´vit pas, on triche

Mme Lochmann se demande (et apparemment sans rien de comique dans cette phrase) pourquoi l'Agrégation continue à susciter des vocations alors que le Capes attire de moins en moins. Il ne lui viendrait pas à l'idée, par hasard, à cette dame, que pour faire strictement la même chose, il est préférable d'avoir un meilleur salaire, auquel s'ajoute un temps de service inférieur de plus de 15% ? En France, l'argent est tabou. En bonne représentante d'une institution très "vieille France", Mme Lochmann n'envisage donc pas une seconde de parler argent. Pourtant, on sait bien que c'est un des ressorts de l'attractivité de l'Agrégation (ce qui en soi n'est pas condamnable, les salaires des enseignants n'étant pas à la hauteur des missions que l'école moderne attend d'eux).

Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On n´cause pas, Monsieur
On n´cause pas, on compte

Enfin, pour Mme Lochmann, "Nous n’attendons pas autre chose que des professeurs experts dans leur discipline, rassurants, adultes, qui puissent guider les élèves vers l’autonomie intellectuelle." Et bien si, Mme Lochmann, nous attendons autre-chose ! et ne venez pas nous parler d'autonomie intellectuelle, vous qui représentez le nec plus ultra du formatage intellectuel et de la capacité à se fondre dans un moule. Encore une fois, que les enseignants aient une culture étendue de leur champ disciplinaire est une nécessité. Mais le temps est révolu (si tant est qu'il ait existé un jour) où cela suffisait à faire un enseignant. Un enseignant est un professionnel, pas un Professeur.

 

En bref, la société des agrégés récuse la façon dont les enseignants sont formés, la façon dont les enseignants sont recrutés, les valeurs que l'on demande aux enseignants de porter, leur capacité à s'adapter à un public qui change, a changé, et changera encore durant leur carrière. Être décalé à ce point de la réalité du terrain ne peut avoir qu'une issue, une seule : partir. Avoir le courage de prendre son "autonomie intellectuelle", comme dit si brillamment cette dame. Mais il n'en sera évidemment rien.

Parce que chez ces gens-là
Monsieur, on ne s´en va pas
On ne s´en va pas, Monsieur
On ne s´en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Il faut que je rentre chez moi.