Les professeurs des écoles étaient en grève hier. "Massivement" selon leurs syndicats, de façon conséquente selon le ministère (un très gros tiers de grévistes déclarés). L'affaire est entendue, cette grève a été suivie, et démontre une réelle appréhension/attente de la part des personnels de l'éducation nationale. Il n'est pas question ici de revenir sur le pourquoi de cette grève et sur les positions très tranchées des uns et des autres dans le débat. Pour ce qui concerne les positions que je défends sur ce blog, le journaliste Luc Cédelle, l'écrivaint Hervé Hamon ou l'enseignant "désobéisseur" Sébastien Rome ont largement écrit et analysé les choses.

Mais maintenant, que fait-on ? J'entrevois deux scénarii possibles, sans faire outre mesure de politique fiction. (car au fond, les choses évoluent toujours un peu de la même façon, du côté du "mammouth").

 

Premier scénario : Vincent Peillon maintient de la réforme des rythmes, avec quelques gestes en réponse au mécontentement des PE (allègements de programme dès la rentrée 2013, consignes données aux Dasen d'êtres souples dans leur validation des projets des Conseils d'école)

Ces gestes viendraient s'ajouter à ce ce qui existe déjà : possibilité de report à 2014 de la réforme par exemple, qui était paradoxalement une des revendications des manifestants d'hier, pourtant déjà en place. Dans ce cas de figure (qui est celui qui semble privilégié par le ministre, fort heureusement), il faut s'attendre à une tension des relations entre la centrale et les syndicats, tension qui n'est pas sans risques lorsqu'il s'agira de mettre en oeuvre le coeur de la politique de refondation.

 

Second scenario : Vincent Peillon, au besoin sous la pression de l'Elysée ou de Matignon, abandonne la réforme des rythmes. Dans ce cas là, deux "variantes" sont envisageables :

- L'échec de cette réforme conduit à la placardisation de Vincent Peillon et à l'abandon, à court ou moyen terme, de l'ensemble de son projet de loi d'orientation. La refondation est alors enterrée, à la satisfaction des syndicats du front du "non systématique" tels que FO, SUD ou la CGT. Il faudra alors se demander comment il a été possible qu'un conglomérat aussi hétéroclite de syndicats très minoritaires ait pu réussir à fédérer un tel mouvement.

- Les partenaires sociaux jouent le jeu, estiment le recul de la réflexion sur la question des rythmes comme un succès de leur action et montrent de la bonne volonté dans la mise en place du coeur de la loi d'orientation : refonte des programmes, modification des modes de management dans les échelons intermédiaires de la hiérarchie, retour du pédagogique.

 

La lecture des tracts diffusés avant la manifestation d'hier laisse malheureusement peu de place au doute : quelle que soit l'issue du bras de fer engagé entre les Professeurs des Écoles et leur ministre, il y a fort à parier que les syndicats ne s'en satisferont pas. Ils ont déjà prévenu, d'autres choses coincent dans cette "refondation" : les liaisons inter-degré, le maintien du LPC et du Socle Commun, le développement de l'évaluation par compétences, la réforme de la formation des maîtres (jugée par la base trop "professionnalisante" et pas assez disciplinaire), etc.

Les motifs de récrimination sont donc encore nombreux, si l'on en juge par la teneur des tracts. La question se pose alors de l'école que les enseignants veulent pour la société. Le blocage de la réforme en cours signifierait, sans aucun doute, le status quo éducatif pour les 5 années à venir, avec au moins deux conséquences négatives :

- Le maintien du système tel qu'il est. Or le diagnostic est partagé sur cette question : notre école ne fonctionne plus comme elle le devrait, les inégalités s'y sont creusées depuis plusieurs années, et une logique comptable et managériale tient lieu de projet pédagogique. L'échec de Vincent Peillon signifierait donc, pour ses détracteurs, le maintien de ce qu'eux même font mine de dénoncer.

- L'assurance, à la prochaine alternance politique, que la politique de destruction d'emplois publics et de rationalisation comptable de notre École, se poursuivra. Avec une légitimité d'autant plus grande que la base aura montré son attachement à ne pas défaire ce que Xavier Darcos et Luc Châtel ont mis en place.

 

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Ce qui va se jouer dans les semaines qui viennent est donc crucial pour l'avenir de notre École. Les syndicats sont désormais devant leurs responsabilités : l'échec de cette loi d'orientation (certes imparfaite), validerait aux yeux des observateurs et de l'opinion publique la thèse selon laquelle l'éducation nationale est irréformable, que les enseignants ne savent que s'opposer, qu'ils sont conservateurs, corporatistes, etc.

Pour beaucoup d'entre eux il n'en est heureusement rien. Mais que pèse la réalité lorsque l'arme employée est la manipulation ? Le député (et "hussard de l'École") Yves Durand l'a rappelé fort à propos dans la Lettre de l'Education de cette semaine : la réforme que propose Vincent Peillon correspond, sur le fond sinon sur la forme, très exactement au grand projet pour l'Ecole que la gauche a toujours portée. Des enseignants majoritairement à gauche auraient-ils donc intérêt à enterrer la première vraie réforme progressiste proposée à l'Ecole depuis plus de 20 ans ? La posture de donneur de leçon d'un Luc Châtel hier sur France Culture m'inquiète. Il est sans nul doute, avec Xavier Darcos, le grand bénéficiaire du blocage qui s'installe, car il pérennisera les réformes qu'ils ont mises en place, avec l'assentiment d'un certain positionnement syndical. Et tant pis pour nos élèves.

 


Pour compléter cet article, relisons donc avec profit cet ouvrage, qui contient quelques clés, dans doute, pour comprendre la situation actuelle : 

Hamon