Lors de son intervention devant le congrès de l'UNL, le 3 février, Vincent Peillon a annoncé qu'il souhaitait poursuivre la réforme des rythmes scolaires en se penchant sur la question des collèges et des lycées. Chantier autrement plus complexe qu'il n'y paraît, et sans doute autrement plus compliqué que la question des rythmes dans le premier cycle.

Les rythmes scolaires des collèges, et plus encore des lycées, sont très souvent défaillants. C'est une affaire entendue, et la plupart des personnels de direction savent bien que l'équilibre de la journée est un des thèmes récurrents des questions posées par les parents ou les élèves en conseil de classe ou lors des conseils d'administration. Pourtant, une réforme des rythmes dans le secondaire n'est pas simple à mettre en oeuvre, loin s'en faut. Pour construire un emploi du temps équilibré, plusieurs paramètres entrent en ligne de compte, qui n'existent pas, ou de façon très atténuée, dans le premier degré :

- Plusieurs enseignants (et de plus en plus à mesure que des postes étaient supprimés) sont en "service partagé", à savoir qu'ils remplissent leurs 15 ou 18 heures de service dans 2, voire 3 établissements, parfois assez éloignés les uns des autres. Cela nécessite de faire des arbitrages, qui sont le plus souvent défavorables aux élèves d'au moins un des établissements. Dès lors que l'on considère que leurs cours sont plus profitables aux élèves le matin, par exemple, comment décider quel établissement les fera travailler l'après-midi, ce qui se produira inévitablement ?

- Si l'école élémentaire répond la plupart du temps à la logique "un maître, une classe, une salle de classe", il n'en va pas de même dans le secondaire. Contrairement à l'enseignant unique du primaire, les enseignants de collège et lycée se partagent les classes ... et interviennent dans plusieurs classes. Quelle classe privilégier pour les créneaux les plus favorables à l'attention ? Et dans l'autre sens, quelle matière privilégier pour telle ou telle classe ? De même, les salles de cours ne se trouvent pas en nombre extensible, et certaines requièrent des équipements spécifiques, qui les rendent obligatoires pour certains enseignements (c'est le cas des enseignements artistiques ou scientifiques notamment). Dans la mesure où il peut y avoir saturation à certaines heures, un simple manque de salle peut dégrader l'emploi du temps des élèves sans qu'on puisse rien y faire !

- Il peut arriver, notamment dans les lycées, et ce d'autant plus qu'ils sont importants en taille, que la demi-pension nécessite une "journée continue", à savoir plusieurs services de demi-pension, et des cours toute la journée. Car il est physiquement impossible de faire déjeuner 800, 1000 ou 1500 élèves dans un réfectoire de 300 ou 500 places. Dès lors, certaines classes auront nécessairement des matinées plus longues que d'autres, chaque classe des pauses déjeuner de taille variable. Là encore, comment décider des classes que l'on favorise ?

- Les enseignants, généralement au mois de juin, émettent des "voeux" quant à l'organisation de leur emploi du temps, ce que ne font quasiment jamais les élèves ni les familles. Ces voeux sont souvent justifiés par des impératifs individuels ou des considérations de confort personnel (pouvoir déposer ses enfants à l'école le matin, les récupérer le soir, ne pas se déplacer trop souvent lorsqu'on habite loin, ne pas avoir de trous trop longs dans la journée ou au contraire ne pas assurer trop d'heures de cours d'affilée, ne pas travailler le mercredi car une pause est nécessaire, ne pas travailler le vendredi après-midi car les élèves sont fatigués, donc fatigants, et ce sont des heures perdues). Il arrive aussi que ces ajustements soient nécessaires parce que l'enseignant a une activité autre, notamment dans les IUFM, des décharges syndicales, électorales, associatives, etc. Souvent, les demandes des uns entrent en conflit avec les demandes des autres ... mais jamais (ou rarement) la question ne se pose de savoir quelles conséquences ces demandes auront sur la qualité de la journée des élèves.

- Enfin, et c'est sans doute l'élément de contexte le plus prégnant, il est de plus en plus rare de trouver des classes "cohérentes" en terme de scolarité. Au collège, dès le choix des langues, des options, les classes se scindent sur certaines heures, les élèves se regroupent en provenance de différentes classes pour suivre telle ou telle option, tel ou tel enseignement de langue. Au lycée, depuis quelques années, la classe cohérente est devenue l'exception (et à titre personnel, je trouve que dans certaines limites, cette liberté de choix des élèves est une très bonne chose). A titre d'exemple tout à fait personnel, il y a dans mon lycée, en terminale scientifique, 75 parcours scolaires différents, qui se croisent dans 5 classes seulement. Comment s'assurer que l'emploi du temps de chacun de ces 75 parcours sera satisfaisant en terme de rythmes scolaires ? C'est pratiquement impossible dans les faits.

 

Alors ... la réforme des rythmes dans les collèges et lycées est-elle faisable ?

 

Il y a deux réponses possibles à cette questions.

 

Il y a d'abord la réponse la plus simple, celle qui vient immédiatement à l'esprit en lisant ce qui précède : "non, ce n'est pas possible". Pourtant le ministre le demandera rapidement, les parents et les élèves en rêvent depuis des années, sinon depuis toujours. Il sera certes possible d'arguer la complexité des emplois du temps pour repousser la discussion ; il sera toujours possible de se retrancher derrière la difficulté (réelle) à regrouper les options, les langues, les enseignements de spécialité, et à sortir de tout cela un emploi du temps qui soit équilibré pour tous. Bref, il nous serait facile de faire ce que l'institution sait faire le mieux face à une demande de changement : opposer l'inertie du terrain et la pesanteur des habitudes pour ... déplorer la situation mais in fine ne rien faire, ne rien changer.

Il y a aussi l'autre réponse, celle qui ne se réfugie par derrière l'impossibilité de quelque chose qu'en réalité, bien peu de chefs d'établissement on effectivement mis en place. De la même façon qu'il est anormal que les enseignants du primaire rejettent d'emblée la réforme des rythmes sans même avoir essayé de l'appliquer, de même il me parait difficile de dire que de bons emplois du temps (au sens de l'intérêt des élèves) sont impossibles en lycée tant qu'on ne s'est pas donné réellement les moyens d'y parvenir.

Certaines contraintes ne pourront bien entendu jamais être levées : il faudra toujours, par exemple, organiser des rotations dans les services de demi-pension. Il faudra toujours discuter de la répartition des services d'un enseignant partagé entre plusieurs établissements. Il faudra toujours réduire le nombre de cours simultanés au nombre de salles disponibles et correctement équipées. Mais au delà ?

Si l'on part du principe, tellement évident qu'il n'est pratiquement jamais rappelé, et bien rarement mis en oeuvre, que le temps scolaire doit être organisé au seul profit des élèves et de leur réussite, alors il faudra en tirer des conclusions radicales en terme de relations dans l'établissement : cesser de demander aux enseignants des préférences que l'on sait d'avance être intenables (et de ce fait s'attirer les foudres de nombre d'entre eux) ; cesser de proposer aux familles des combinaisons d'options infinies, qui jouent en fait contre les intérêts des élèves, puisqu'elle détruisent la qualité de leur organisation hebdomadaire (et de ce fait s'attirer les foudres des parents les plus exigeants, les plus élitistes, pour les enfants desquels un lycée ne proposera jamais assez d'options et de possibilités de les suivre toutes). 

 

On le voit, finalement, concevoir des emplois du temps qui respectent des rythmes scolaires parfaits sera sans doute toujours impossible en collège et en lycée. Mais assurément, améliorer l'existant est possible : il y faudra de la diplomatie, beaucoup de patience, et une certaine idée des missions qui nous sont confiées et des raisons pour lesquelles nous venons travailler chaque matin (ce que j'appellerai volontier des valeurs). L'organisation des emplois du temps des enseignants est un des enjeux les plus importants d'une rentrée scolaire. Admettre qu'il faille renoncer à leur laisser des choix, parce que l'intérêt des élèves est premier, est quelque chose de très difficile, tant la négociation sur l'organisation du temps des enseignants est cruciale à leurs yeux. Il faudra pourtant bien s'attaquer à ce dossier, sans faitre l'autruche, sans faux prétextes. Oui, une réforme des rythmes est possible dans le secondaire .... difficile, ardue, frustrante pour les personnels enseignants et de direction, sans doute, mais nécessaire pour la réussite de bien des élèves !

 

[P.S. : petite précision sur cet article. Il est assez rare que ce blog aborde des sujets qui soient au coeur de ma pratique professionnelle. Il ne s'agit évidemment pas pour moi de donner quelque leçon que ce soit à qui que ce soit. Les emplois du temps de mon lycée, que j'ai conçus, tombent à coup sûr dans bien des travers dénoncés ici, et ne sont en tout cas, j'en ai bien conscience, que peu satisfaisants en terme de respect des rythmes de mes élèves. Raison de plus pour agir, et pour se saisir de l'opportunité que nous donnera l'echo médiatique probable de ce débat]