Sur le front de la réforme des rythmes scolaires, la semaine qui s'achève est marquée par un triple évènement : une grève massive des professeurs des écoles parisiens ; une charge sans précédent de la presse nationale contre le corporatisme des enseignants, et la promulgation, ce matin, du décret sur les rythmes à mettre en place. Cette séquence marque d'un certain point de vue la défaite des enseignants hostile à la réforme dans une bataille décisive, celle de l'opinion publique.

La grève de mardi et la journée d'action de mercredi n'ont pas été comprises par l'opinion publique. La question des rythmes est une question qui divise. Elle devrait nécessiter des positionnements clairs. Or chez les opposants à la réforme actuelle, aucune position n'est claire : que veut-on exactement mettre en oeuvre à la place de ce que propose Vincent Peillon ? Personne ne le sait réellement. Il n'est question que de reporter la réforme pour laisser du temps à la discussion (alors que la question des rythmes occupe les sphères éducatives depuis des décennies), de demander la concertation entre les conseils d'école et les maires, ce qui générera autant de situations différentes qu'il y a de communes, et dans le même temps de demander un traitement égal de tous les enfants sur le territoire de la République ... A ce titre, il est étrange de constater la similitude de positionnement entre un Snuipp plutôt marqué à gauche, et une PEEP plutôt connue pour son conservatisme bon teint. Bref le message est brouillé, et dans ces conditions, que pourrait-il en ressortir d'autre qu'une méfiance de l'opinion publique vis à vis d'une profession enseignante toujours prompte à refuser les réformes avant de les tester et de les évaluer? Les syndicats et associations hostiles à la réforme des rythmes telle que Vincent Peillon la propose sont tombés dans leur propre piège : en portant le débat sur la place publique, ils ont mis en évidence le caractère pour le moins ambigu de leurs revendications.

Du coup, l'opinion publique désavoue les enseignants. La presse a multiplié ces derniers jours les attaques frontales contre le "corporatisme" des enseignants, allant même jusqu'à faire admettre (Rue 89) à des manifestants parisiens que l'essentiel était de garder une journée dans la semaine pour pouvoir faire le ménage chez eux, se détendre, aller à la piscine ou "décompresser". Revendication sans doute légitime pour qui connaît bien le terrain, mais que bien peu de professions pourraient se permettre sans oser le ridicule ...

Par ailleurs, et devant un tel déchainement médiatique (au demeurant injuste pour une grande partie des enseignants, dont les nerfs ont été mis à vif par 10 années de mépris et d'insultes au plus haut niveau de leur hiérarchie), le positionnement des professeurs des écoles apparait choquant à une opinion publique tarraudée par la crise, la montée du chômage, et des inquiétudes pour l'avenir. Lorsque l'on craint pour son emploi, et que l'on a comme perspective de devoir revendre sa maison, changer son mode de vie, et la crainte de s'appauvrir, il est un peu difficile d'entendre que toute une profession défile dans la rue pour la défense de l'organisation et du confort de sa semaine de travail !

 

D'autant que si l'on regarde le fond des choses, que pense l'opinion publique de la réforme des rythmes ? Elle y est globalement favorable. Selon un sondage BVA pour I-télé et repris par le Nouvel Observateur, 59 % des français sont favorables à la réforme engagée par Vincent Peillon, et ce chiffre monte à 70 % pour les sympathisants de gauche.

Mais il y a plus grave : la conséquence de ce que je décris plus haut. Aujourd'hui, 73% des français (dont 66% des sympathisants de gauche) estiment que la grève des enseignants sur la question des rythmes est d'abord une affaire de défense des intérêts personnels de la profession. Loin des anathèmes quelquefois un peu virulents de la presse de cette semaine, ce constat devrait conduire les responsables syndicaux à s'interroger, et à se demander s'il ne serait pas temps de coopérer avec un ministre qui ne leur est pas hostile (le premier depuis des lustres), avant qu'il ne soit trop tard et que l'opinion publique ne se retourne tout à fait contre des enseignants perçus comme d'éternels insatisfaits coupés des réalités du monde. Car pour la majorité des gens, les profs sont en train de se dresser contre un ministre qu'ils ont contribué à faire nommer, et dont le programme faisait partie des engagements de campagne de François Hollande.

 

Quelle que soit la complexité du débat, la technicité de certains aspects de la question, une chose demeure, la seule qui vaille dans une démocratie : un pouvoir légitimement élu, comptable de l'intérêt général, doit faire des choix. En matière d'école plus encore qu'en tout autre domaine, le consensus (pourtant cher à l'Elysée) est impossible. Rechercher le consensus, c'est prendre partie pour les tenants de l'immobilisme, et donc briser le consensus en se mettant à dos l'immense frange de la population qui aspire au changement. En signant le décret sur les rythmes scolaires, Vincent Peillon se pose en décideur ; En acceptant de laisser du temps en reculant les échéances, le gouvernement fait preuve d'ouverture ; En acceptant des dérogations sur des points qui ne sont pas essentiels, chacun peut finalement trouver son compte dans cette issue, et la balle, d'une certaine façon, passe dans le camp des collectivités locales, qui seront désormais en charge de mettre en oeuvre cette réforme. Et peut-être ainsi pourrons nous nous concentrer sur les aspects réellement essentiels de la refondation : la formation des enseignants, la refonte de la pédagogie, et la promotion d'une école réellement respectueuse des attentes de chacun de ses usagers.