Emmanule Davidenkoff, excellent connaisseur du système éducatif, a fait paraître dans le Huffington Post une chronique dans laquelle il laisse entendre que si la refondation initiée par Vincent Peillon a pour stratégie de commencer par les petites classes pour remonter progressivement vers le lycée, il serait sans doute plus efficace de commencer par le haut : une réforme du Bac, notamment, aurait des effets sur l'ensemble du système. L'idée est qu'il faut modifier la finalité de l'école, l'objectif, pour que le reste s'adapte, et se transforme en conséquence. Je vois pour ma part deux objections majeures à ce raisonnement.

D'abord, l'objectif principal de l'école, selon moi, ne saurait en aucun cas être l'acquisition d'un Bac, quel qu'il soit, pas plus d'ailleurs que d'un quelconque diplôme ou grade. L'objectif de l'école est la transmission des savoirs, la construction d'une culture commune, de références communes, et d'une certaine conception de la citoyenneté. Emmanuel Davidenkoff a toutefois raison sur un point (essentiel) : les parents ne l'entendent pas de cette oreille et attendent de l'école, en premier lieu, qu'elle donne à leurs enfants les diplômes qui leur permettront soit la meilleure intégration sociale, soit la meilleure intégration professionnelle, et de préférence les deux à la fois. C'est, avec la formation initiale et le mode de recrutement des enseignants, l'un des deux moteur du caractère concurrentiel et sélectif de notre système scolaire. Il faut donc trouver un moyen de désamorcer ces attentes familiales, mais il est vrai que c'est nettement plus facile à écrire qu'à faire !

Deuxième objection : elle porte sur la nature même de l'idée sous tendue par l'article. Réformer par le haut pour que l'ensemble de la machine suive, c'est ce qui a toujours été fait, et toujours avec un succès plus ou moins limité. J'ai un souvenir assez précis des discussions que nous pouvions avoir lorsque j'étais au lycée sur le sens des réformes (celle de 1989 pour ce qui me concerne). Nous ne parvenions pas à comprendre pourquoi il était logique de commencer par la réforme des Terminales pour "redescendre" ensuite vers le collège. Un CPE, avec lequel nous parlions beaucoup de ces choses là, nous avait expliqué qu'une réforme, pour réussir, devait commencer par changer les objectifs du système, et que le reste suivait naturellement. La même analysé, donc, que l'article d'E. Davidenkoff.

Or aujourd'hui, je continue à ne pas comprendre cette logique. Certes le Bac est un monstre sacré, et sans qu'il change, rien ne sera réellement possible en dehors de quelques mesurettes symboliques. Mais à y regarder de près, la stratégie de Vincent Peillon est tout de même intéressante : faute de pouvoir réformer le Bac (ce qui n'a jamais réellement marché, même sous Jules Ferry en 1880 :  voir à ce sujet l'interview de Claude Lelièvre sur Le Café Pédagogique), il faut en changer la nature profonde. En quelque sorte, poursuivre avec cette idée qu'il faut le rendre "non sélectif", le vider de sa charge symbolique. Or cela peut fort bien se faire en changeant l'organisation et les structures du système qui mènent à l'examen, "y toucher sans en avoir l'air". Changer la pédagogie dans les petites classes et dans le même temps élargir au maximum (voire généraliser) le recrutement des lycées, c'est s'assurer de voir affluer vers le Bac une population très différente de ce qu'elle était par le passé, et sans doute même de ce qu'ell est aujourd'hui. Par conséquent, l'institution n'aura pas d'autre solution que d'adapter son vaisseau amiral, le lycée général et son Bac, à ce nouvel état de fait.

 

En résumé, je crois que l'idée, véhiculée par la bonne vieille nostalgie du passé, selon laquelle le Bac "n'a plus de valeur", "n'est plus ce qu'il était", doit devenir une réalité : non seulement il est souhaitable que le Bac ne soit plus ce qu'il était, mais plus encore qu'à l'avenir, il ne soit plus ce qu'il est encore aujourd'hui. Cette position doit être assumée par ceux qui veulent réellement que les choses changent, et que notre école redonne enfin à l'Education toute sa valeur : transmettre des savoirs, des capacités, des compétences, éclairer et instruire ... et non plus hiérarchiser, sélectionner, et préparer les inégalités de demain (qui ne sont souvent que la perpétuation de celles d'aujourd'hui). Cette évolution inquiète probablement les parents (hors parents militants de la cause éducative), mais il faut inlassablement les désangoisser, leur expliquer, discuter ... ne sommes nous pas avant tout des pédagogues ?