Lors d'une audience bi-latérale qu'il a accordée à Force Ouvrière le 30 novembre, le ministère de l'enseignement supérieur a lâché une information qui pourrait bien, si elle était suivie d'effet, faire quelques remous dans le microcosme enseignant : des discussions vont s'ouvrir en 2013 sur une réforme de l'agrégation, un représentant de la ministre ayant lâché devant les représentants de FO, manifestement médusés, qu'enseigner est un métier et qu'à ce titre l'Education nationale a besoin d'enseignants, et pas nécessairement d'agrégés (voir la page consacrée sur le site du SNFOLC). Quand on voit que FO s'inquiète (sans que cela ait l'air d'une blague, en plus !) du risque de voir créer des "professeurs de socle", cela donne un peu le sentiment que ce syndicat n'a pas pris l

Pour ma part, je trouve qu'une réforme de l'agrégation est un minimum, et qu'elle est nécessaire à plus d'un titre. Que Vincent Peillon reprenne à son compte ou pas ce qu'a déclaré le représentant du ministère de l'enseignement supérieur, la question de l'agrégation devra bel et bien se poser un jour ... En voici les raisons.

[propos liminaire : les considérations suivantes portent sur les agrégations du champ littéraire, que je connais mieux. Nul doute que les fins connaisseurs des agrégations du domaine scientifique sauront compléter ou contredire]

 

  • Si le CAPES n'a que peu de rapport avec l'enseignement, l'agrégation externe n'en a aucun.

L'agrégation sanctionne un niveau de maîtrise disciplinaire, au sens universitaire du terme, et a pour objectif de dégager, parmi les étudiants de ladite discipline, les plus compétents dans la transmission à leurs pairs de la dite discipline, dans le cadre des classes préparatoires, des universités ou des grandes écoles. Si on en pousse la logique à son terme, elle est l'aboutissement logique de l'hyper-sélection des classes préparatoires, dont l'un des objectifs initiaux était bien de faire émerger une élite de Professeurs dont la mission première est de transmettre le socle des méthodes et des savoirs disciplinaires. Où sont les élèves du secondaire dans ce schéma ? nulle part !

 

  • L'agrégation est un des facteurs qui expliquent la différence de coût de l'éducation entre les ZEP et les établissements favorisés.

En effet, lorsque l'on considère la dépense d'éducation (c'est à dire ce que la Nation dépense pour éduquer ses enfants, toutes dépenses confondues), il ressort qu'elle est plus élevée dans les établissements favorisés que dans les ZEP (autrement dit, on donne plus d'argent là où il y a le moins de besoins éducatifs). Outre la multiplicité des options rares que l'on y trouve parfois, l'autre élément principal de cette inégalité tient à la forte concentration d'agrégés que l'on rencontre dans les centre-villes et les "grands" lycées. Car un agrégé représente une masse salariale plus importante que tout autre enseignant.

 

  • Le statut d'agrégé est un statut privilégié, au sens premier du mot, car les avantages qu'il procure n'ont que peu à voir avec les critères sur lesquels les agrégés ont été retenus

En effet, l'agrégé, comparé à son collègue certifié, cumule maints avantages. Si certains peuvent s'entendre éventuellement dans une optique professionnelle (le droit de postuler aux fonctions d'IPR par exemple, et encore cela pourrait-il se discuter pour beaucoup de certifiés de grande qualité), il y a un certain nombre d'avantage qui sont purement et simplement scandaleux :


- Réduction du volume horaire d'enseignement. A quel titre ? Pour quoi faire ? Il serait sans doute logique de considérer que cette décharge horaire doit être compensée par des travaux complémentaires, formation des stagiaires, cours dans les IUFM (ce qui arrive parfois), préparation des supports pédagogiques et didactiques nécessaires à l'enseignement de leur discipline, missions en tous gens, etc. Or il n'en est rien. Car pour chacune de ces tâches complémentaires, l'agrégé est rémunéré en plus de son salaire de base.

- Majoration du salaire, pour faire en fin de compte strictement le même métier que les collègues certifiés. Je n'ai jamais trouvé aucune justification cohérente à cette majoration, sinon celle d'une récompense à vie, d'un "bon point" accordé à l'élève studieux qui a réussi son concours. Seul problème, pour quelques minutes pendant lesquelles le candidat a sans doute fait la preuve de sa maîtrise disciplinaire, il sera récompensé pendant 40 ans.

- Majoration du taux de rémunération des heures supplémentaires. Là on est franchement dans les réflexes d'ancien régime ! Car sachez, vous qui passez ici et qui n'êtes pas enseignant, que les heures supplémentaires sont mieux payées aux agrégés qu'aux autres, quelle que soit la nature de leur travail pendant ces heures. Ce n'est pas la complexité ou la richesse du travail effectué qui est rémunéré, mais le statut de la personne ...

- Majoration de la part modulable du SFT (supplément Familial de Traitement, versé par la MGEN). Ce supplément est indexé sur le salaire brut. Cela signifie que pour l'aider dans ses charges familiales, un agrégé reçoit plus d'argent qu'un certifié. On savait déjà que les agrégés étaient meilleurs pour transmettre leurs savoirs, construire des séquences didactiques d'exception ... on découvre qu'ils sont sans doute aussi meilleurs parents, sans doute.

- Priorité "statutaire", dans quasiment toutes les académies, pour demander des affectations en lycée plutôt qu'en collège. Quand on sait ce qu'est la réalité du CAPES et celle d'un programme d'enseignement du secondaire, fut-il pour les classes terminales, cette mesure fait rigoler.

 


Que l'agrégation demeure, c'est sans aucun doute une bonne chose. Elle est un aiguillon puissant pour certains étudiants, qui peuvent y trouver quelque fois une réelle possibilité d'ascension sociale. Mais qu'elle change de mission ! Enseigner est effectivement un même métier quel que soit le niveau considéré, à l'exception sans doute (et encore, cela serait aussi à discuter) de l'enseignement supérieur. Il semblerait donc cohérent de considérer que l'agrégation soit le mode de recrutement de l'enseignement supérieur, et que le CAPES soit celui de l'enseignement secondaire (avec là aussi des modifications importantes à apporter dans le cadre des Espés qui verront le jour à la rentrée 2013). A défaut - et a minima - il faut que l'agrégation externe se dote des exigences didactiques de sa "cousine" interne ... et même qu'elle les renforce.

L'autre piste, à laquelle je ne suis pas fermé non plus, est de considérer que l'enseignement supérieur a lui aussi besoin d'un dépoussiérage dans son recrutement, et que l'agrégation, dans ce cas, ne servirait plus à rien. Dans ce cas, nul besoin de la réformer. La supprimer serait plus cohérent.