Il en est des rituels de l'éducation nationale comme des marronniers de la presse : à période régulière,ils reviennent, sans autre raison que le fait d'avoir toujours eu lieu à cette période, en ce lieu. "Parce qu'on l'a toujours fait". Parce qu'on ne se pose pas la question du sens de ce que l'on fait.

Dans les collèges et lycées, le marronnier de décembre, ce sont les conseils de classe. Plusieurs fois d'ici à la mi-décembre, des professeurs, des personnels de direction, des CPE, des COP, des élèves, des parents (pas toujours hélas), vont se réunir dans une salle de cours ou dans un CDI, pour discuter d'une classe, de ses élèves, de leurs résultats, de leur attitude, de leur avenir scolaire.

Dans quelque chose comme 99 % des cas, un "tour de table" des professeurs mettra en évidence des classes hétérogènes (très souvent), des élèves bavards (presque toujours), peu motivés, des élèves qui ne sont pas à leur place (une grande spécialité des conseils de classe de lycée), qui sont immatures ...

Ce tour de table ne fera que répéter ce que lesdits professeurs auront déjà écrit dans des synthèses par discipline, sortes de bulletins scolaires de la classe. Ensuite viendra l'analyse des situations individuelles. A nouveau, les professeurs répéteront ce que tout le monde peut lire sur l'écran video de la salle, qui projètera le bulletin trimestriel de l'élève. Les CPE interviendront pour déplorer l'absentéisme de tel élève, l'attitude souvent déplacée de tel autre. On s'offusquera de l'attitude d'untel, des résultats d'unetelle, on distribuera, un peu au petit bonheur la chance des encouragements et des félicitations, à des élèves pour qui ce sera la 8e ou 10e fois de leur scolarité (et statistiquement, plutôt des filles), et au petit bonheur la malchance des avertissements qui seront là aussi parfois le énième de l'élève (souvent un garçon). Les félicitations installeront les bons élèves dans leur statut de favoris, et leurs montreront tout le plaisir des hiérarchies et des honneurs ... quand on est en haut du panier ; les avertissements renverront les turbulents ou les cancres (les deux à la fois même) à leur statut de pitre, ou à l'humiliation des hiérarchies et des honneurs ... quand on est dans le fond du panier. Entre les deux, une masse d'élèves que les professeurs, les CPE, les COP et les personnels de direction auront oubliés d'ici un an.

Lorsque le cérémonial sera terminé, les parents, si'ls sont présents, s'ils ont pu établir des contacts avec leurs semblables de la classe, poseront des questions, tenteront de comprendre les ressorts de la pédagogie, les regards portés sur leurs enfants ... mais faute de temps on ne leur répondra pas, ou alors on leur fera des réponses stéréotypées, on renverra la réponse à un autre temps, à un ailleurs, qui souvent n'existe pas. Et puis s'il reste du temps, si on y pense ou tout bonnement si on en a envie, on écoutera poliment les élèves, timides parfois, maladroits souvent, poser des questions futiles, auxquelles on répondra de façon futile, sur un air goguenard, voire auxquelles ne répondra pas, ou des questions sérieuses, auxquelles on répondra en leur reprochant de les avoir posées.

 

Et tout le monde se séparera, persuadé d'avoir fait son travail. De ce rituel bien huilé, il ne ressortira généralement rien, ou si peu : on se sera persuadés, collectivement, que les regards que nous portons sur nos élèves sont partagés par nos collègues. On aura d'ores et déjà une idée précise de ce que nous dirons de chaque élève dans les deux autres cérémonies du même type qui viendront immanquablement rythmer le mois de mars et le mois de juin. Et personne ne se dira franchement que si nous n'étions pas venus, rien n'aurait changé pour les élèves, qui ne comprennent pas le sens de cette cérémonie qu'ils craignent encore un peu, et dont généralement ils ne tirent aucun enseignement.

 

Mais on peut changer les choses, on peut transformer les conseils de classe en moments de pédagogie vraie. Des conseils de classe réellement utiles aux élèves, ce qu'ils ne sont plus depuis longtemps, s'il l'ont jamais été, c'est possible. Il y faut de la bonne volonté, une peu de courage, d'audace, et beaucoup d'ouverture d'esprit et de capacité à se remettre en question.

On en reparle dans la 2e partie de ce billet.