Dans une lettre ouverte publiée par le journal Libération, un collectif de 150 personnalités de l'enseignement et de la recherche (le GRFDE) tire le signal d'alarme à propos du projet de réforme de la formation des enseignants telle que Vincent Peillon semble l'avoir entérinée (projet résumé à grande eau dans un récent expresso du Café Pédagogique). Dans le même temps, Pierre Frackowiak, Inspecteur honoraire de l'Education nationale, enfonce le clou sur son blog, et va même plus loin, plaidant pour une refonte complète de la formation, bien éloignée elle aussi de ce qui semble avoir acté le ministre.

 Je voudrais ici élargir très légèrement les termes du débat, tout en reprenant ce qui dans les deux textes cités ci-dessus me semble digne d'intérêt (l'essentiel des deux textes, en vérité). 

 

Au delà de la querelle de savoir à quel niveau de la formation il faut placer le concours (querelle qu'il faudra toutefois bien trancher !), force est de constater que la version envisagée, si elle devait se confirmer, serait à la fois une mauvaise réforme ... et un bien mauvais signal envoyé aux jeunes enseignants.

 

Pierre Frackowiak parle fort justement de la nécessité de centrer la formation des enseignants sur des éléments jusqu'alors peu abordés. Il évoque notamment une meilleure adéquation entre les parties pratique et théorique de la formation, qui soit autre chose qu'une succession de l'une puis de l'autre sans réelle articulation entre les deux (comme c'était le cas dans les IUFM et comme ça risque de l'être dans les ESPE). Même chose pour l'analyse de pratique ou l'apprentissage du travail en équipe, qui n'ont jamais réellement fait partie du contenu des formations d'enseignants jusqu'à présent.

 

  • Il faut former les enseignants en fonction des missions que la nation leur confie : transmettre un savoir disciplinaire, faire le classe et participer à la vie de leur établissement.

Pour ce qui concerne les enseignants du second degré J'ajouterai qu'il convient de penser leur formation en rapport avec leurs missions spécifiques. Or ces missions existent, dans un texte précis et tout ce qu'il y a d'officiel, depuis ... 1997 ! (consultable par exemple sur Eduscol). Le texte qui fixe les missions des enseignants est pourtant clair, et pourrait fort bien constituer un canevas pertinent pour une réforme réelle de la formation. Les enseignants exercent à égalité d'importance selon trois axes : leur discipline, leur(s) classe(s), leur établissement. Les enseignants du secondaire sont donc non seulement amenés à se positionner en fonction de leur discipline (dont seule une vision caricaturale du débat permet de penser qu'elle pourrait être proposée au rabais) mais également de l'établissement dans lequel ils enseignent, et du projet spécifique que porte cet établissement, centré notamment sur la réalité des élèves qui le composent.

 

  • Placer un concours en fin de M1 suivi d'un stage en responsabilité, c'est restaurer la formation antérieure, ce n'est en rien assurer une réelle formation professionnelle des enseignants. On reviendrait à ce qu'il y avait de plus inefficace dans les IUFM

La réforme de la formation telle qu'elle est pressentie est effectivement un retour, à peu de choses près, à ce qu'avait supprimé la réforme précédente, mais cela n'innove en rien. Au lieu de passer un concours en fin de licence, il serait simplement décalé d'un an. La formation sur le terrain, partiellement assurée "par les pairs" risque de voir revenir les bons vieux cours "trousse à outil" qui sont certes d'efficaces rustines pour de jeunes enseignants un peu perdus, mais qui ne construisent absolument pas la professionnalité dont l'institution a désormais besoin. Et je peux dès à présent prendre les paris que les premières promotions issues des ESPE auront à la bouche un discours fondé sur l'inutilité des cours de psychologie de l'adolescence et des TP "préparer son premier cours" planifiés à la mi-octobre, sur l'absurdidté de tout cours qui sorte un tant soi peu du cadre de leur discipline. Bref, rien de nouveau sous le soleil.

 

  • Quelle solution pour s'en sortir ?

La revendication portée par le Snes en matière de formation des enseignants ne me parait pas inintéressante : le syndicat semble en grande partie d'accord avec les raisons de l'appel du GRFDE dans Libération. Mais il en tire des conclusions différentes, et propose de camper sur le principe strict de la masterisation, en maintenant le concours en fin de M2 (après une assez floue "présélection" en L3). Le concours serait alors à la fois disciplinaire et professionnel.

Pourquoi pas ? Il est vrai que ce serait toujours mieux que l'absurde système actuel, voire mieux, en l'état actuel, que ce que projette le ministère. Mais sans un renversement chronologique qui instaure des épreuves professionnelles avant des épreuves théoriques disciplinaires, je vois assez mal ce que cela changerait sur le terrain, au quotidien.

Il faut donc rétablir le concours en fin de L3.  C'est la solution la plus adaptée à nos besoin. Il faudrait alors que le concours (purement disciplinaire) soit suivi de deux réelles années de formation/professionnalisation rémunérées (faute de quoi la démocratisation du corps enseignant ne serait pas assurée car à Bac +5, beaucoup d'étudiants auront renoncé faute de moyens pour financer leurs études) débouchant sur l'obtention d'un master, seul à même de donner le droit à enseigner. La position du GRFDE est une position de sagesse, qui permette d'envisager une formation réellement efficace, car tournée vers une pratique professionnelle, et non vers la préparation d'un concours.

 

Avec la nécessité de "fatiguer le doute" et de montrer que des innovations sont possibles, la réforme de la formation des maîtres est sans aucun doute la pierre angulaire de la refondation. Il ne faut pas en rater la mise en oeuvre, sous peine de vider en réalité toutes les autres mesures de leur substance
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