Dans une volonté de discussion qu'il faut saluer, le forum "Néoprofs", qui se pose en garant d'une certaine forme de pédagogie (même s'il n'est pas que cela), a proposé un compte-rendu du colloque organisé par les Cahiers Pédagogiques hier, à l'occasion de la parution de son n°500. Voici la réponse que je me suis permis d'apporter à ce compte-rendu. La discussion est ouverte, y compris entre tenants du "pédagogisme", dont je me réclame, et qui ne seront pas nécessairement tous d'accord avec mon point de vue.

 

Je n'ai participé à la journée du Crap qu'à distance, via Twitter notamment, et pas complètement. Je me garderai donc de commentaires sur le compte-rendu que fait John, qui a en tout cas le mérite d'exister sur ce forum.
Juste une remarque quand même : les deux premiers paragraphes prennent ouvertement le parti d'opposer les tenants de deux conceptions de la pédagogie. Implicitement, c'est une réponse à Vincent Peillon qui proclame qu'entre républicain et pédagogues le débat est clos.

Justement à ce propos. Le débat est clos, soit. (Je dis plutôt, pour ma part, qu'il est d'une autre nature). Cela signifierait donc qu'il a été tranché. Mais alors, dans quel sens ?
Ce qui est intéressant, je trouve, c'est que la réponse varie énormément en fonction de ce que l'on regarde. Si on se place du point de vue des lois d'orientation successives depuis 1989 (donc des textes fondamentaux votés par le représentation nationale pour faire fonctionner un service public, ce qui en démocratie n'est pas tout à fait rien), on voit qu'une vision de l'école s'impose peu à peu : centrée sur l'élève, l'évaluation par compétences, la mise en place d'un socle commun, la recherche de "pédagogies du détour", le droit à l'expérimentation, le refus progressif (et encore très timide) des hiérarchies et de la sélection. Cette école là s'impose en effet dans les textes et dans les souhaits d'un nombre relativement conséquent de cadres et de personnels de terrain, minoritaires à mon avis. Mais en réalité, ce n'est pas cette école là qui l'emporte aujourd'hui (si tant est qu'il faille réduire tout cela aux termes d'un débat entre deux camps clairement identifiés). En effet, si on regarde le travail effectif du terrain, le contenu réel des cours effectivement dispensés dans notre institution, que remarque-t-on, sinon la prépondérance de formes de transmission des savoirs issues des générations précédentes ? Combien de collèges ont effectivement joué le jeu du LPC ? Combien de lycées ont effectivement mis en place des dispositifs d'Accompagnement Personnalisé qui soient autre chose que des cours déguisés ? Combien d'établissements se sont effectivement emparés du droit à l'expérimentation pour noter autrement, transmettre autrement, orienter autrement, structurer autrement le temps scolaire ? On peut en trouver quelques uns, évidemment. Mais la "majorité silencieuse", que fait-elle, sinon continuer ce qu'elle a été formée à faire (à l'université et hors de toute démarche didactique). Vous en connaissez beaucoup, vous, des générations entières de lauréats du CAPES qui ont encensé le contenu de la formation reçue à l'IUFM ?

Non, en réalité, je crains, contrairement à ce que proclame Vincent Peillon, que ce débat ne soit pas achevé. Ou alors s'il l'est c'est par l'inertie du terrain, les pesanteurs de l'habitude et de la routine (mode "cause toujours, moi qui sais, je fais ce que je veux").
En ce sens, les journées telles que celle organisée par les Cahiers pédagogiques sont précieuses. La lecture de leur revue aussi. C'est tout de même un point très positif que la présence d'administrateurs et/ou modérateurs de Néoprofs à cette journée. Cela montre qu'indépendamment des outrages des "je-sais-tout-j'ai-tout-vu-tout-fait-et-celui-qui-dit-pas-comme-moi-est-un-con", la discussion reste possible.
Je reste persuadé pour ma part qu'il faut faire évoluer les pratiques, et bien plus que ce que proposera sans doute la future loi d'orientation (et selon des formes, peut-être, qui restent à inventer, afin de dissiper, autant que faire se peut, la croyance magique selon laquelle la pédagogie serait au service de quelque puissance d'argent que l'on peine en réalité à nommer clairement). On voit aujourd'hui clairement où se trouvent les deux leviers qui permettront de réellement de faire avancer ce débat :
- "fatiguer le doute" pour convaincre les "aquabonistes" que non, toute transformation du système n'est pas vouée à l'échec pour peu que des gens s'en emparent sur le terrain.
- Refonder la formation des enseignants. Il faut à nouveau inverser l'ordre chronologique des épreuves du CAPES, pour lui redonner la forme qu'il avait en 1950 et que le pouvoir a dénaturé en 1952 sous la pression de la Société des Agrégés, dont on connait effectivement l'audace sans limite en matière d'innovation pédagogique. (voir à ce sujet l'article de Claude Lelièvre sur son Blog, que j'ai repris sur le mien tant je trouve ce rappel éclairant sur les forces qui sont en jeu).