Très régulièrement, et notamment dans les médias, la question scolaire est abordée sour l'angle de la rivalité entre les "pédagogues" et les "républicains". Née au cours des années 1980, lorsque les conceptions éducatives des uns et des autres se sont peu à peu affirmées et radicalisées, cette distinction, simple et compréhensible, a été alimentée par des débats souvent passionnés, mais très clivants. Ainsi en a-t-il été du collège unique, des maths modernes, de la discussion sur les méthodes d'apprentissage de la lecture, sur la sélection à l'entrée des universités, voire du lycée, de la place de ce dernier (ouvert à tous ou réservé aux plus "capables" ?), de l'individualisation des parcours d'élèves, de la mise en place d'ensegnement pluri-disciplinaires ou de séquences d'accompagnement, de l'évaluation, de la pertinence du redoublement, du découpage en cycles, etc, etc.


Cette dichotomie existe bel et bien, je ne suis pas de ceux qui en doutent. L'école est un objet de débats passionnés, et il est presque inévitable d'observer une radicalisation des positions des uns ou des autres. On peut en effet raisonner posément, dans un ouvrage ou sur un article de presse. Mais dès que l'on se confronte à des conceptions divergentes, il est très difficile, sinon impossible, de trouver un terrain d'entente. D'autant que chacun de ces deux "camps" a ses stars, dont le nom est jeté à la tête des détracteurs en guise d'arme de destruction massive. Jean-Paul Brighelli d'un côté, Philippe Meirieu de l'autre. La grande tradition de l'élitisme républicain d'un côté. La voie plus complexe des sciences de l'éducation de l'autre. Et ces lignes de fracture sont vivaces. Le collège unique est toujours en débat, la sélection à l'entrée à l'université aussi. Les questions du redoublement, des devoirs à la maison ou de l'évaluation chiffrée reviennent périodiquement, comme si ces débats ne devaient jamais être véritablement tranchés. Et comme l'éducation nationale agit comme une sorte d'armée mexicaine (que des officiers, pas de soldats), tout le monde ayant, dans une salle des profs, peu ou prou la même formation et le même niveau de qualification, de compétences, c'est finalement le terrain, et son inertie, qui décident du devenir des élèves. Cette observation tendrait à faire l'apologie de l'autonomie des établissements. Mais comme ce sujet là aussi est objet de discussions entre "républicains" et "refondateurs", nous ne sommes pas sortis d'affaire.

 

Pourtant, à y regarder de près, ce débat n'est-il pas d'une autre nature ?

En effet, quel "républicain" n'est pas en même temps soucieux de la réussite de ses élèves, à tout le moins de certains d'entre eux ? Sont-ils réellement machiavéliques lorsqu'ils estiment que certains élèves n'ont pas leur place au lycée, par exemple, ou qu'un élève qui ne travaille pas mérite de redoubler ou d'être "orienté" ? Pour ma part je ne pense pas. A contrario, quel "pédagogue" ne se sent pas en même temps républicain ? Y en aurait-il qui concevraient leur place hors de l'école de la République, qui les emploie et les rémunère ? Quel enseignant accepte que les élèves lui manquent de respect, ou récuse qu'il puisse leur apporter quelque chose ? Quel professeur estime que ses élèves n'ont rien à apprendre de lui ? Aucun évidemment. En l'espèce, l'outrance tient trop souvent lieu d'argument, et la parution en librairie d'ouvrages faciles, qui surfent sur la vague de l'inquiétude des enseignants devant "les élèves qui ne sont plus comme avant", et la vague encore plus facile du déclin de l'institution, n'arrange rien pour dépassionner le débat.

En fait, il se trouve que la ligne de fracture entre les deux camps passe souvent par la question de l'autorité, et de la nature de la relation qui unit le maître à l'élève. On sait depuis longtemps, notamment avec les travaux d'Annah Arendt, que cette relation est complexe, et qu'elle est duale : l'élève est en situation d'infériorité lorsqu'il se trouve en position d'apprenant. Le "maître" sait des choses qu'il ne sait pas encore, a des capacités que l'élève ne peut pas encore avoir. Il est donc là pour transmettre, et cette transmission ne peut se faire que s'il existe, pour le temps de l'action pédogogique, une forme d'infériorité. C'est à cette dimension de l'éducation que les "républicains" se rattachent, pour dénoncer les dérives de notre système scolaire depuis les années 1970. D'un autre côté, l'élève est un individu, un citoyen en devenir, un enfant ou un adolescent à qui il est impossible de laisser ces identités hors de la classe. Juridiquement, il est le strict égal du maître, et dans leur relation, il ne saurait donc, à ce titre, y avoir d'infériorité vis à vis du maître. L'élève a des droits, l'école n'est pas hors de la société (elle n'est pas un "sanctuaire"), les règles de droit et les grands principes qui régissent notre société s'y imposent. Et parmis ces principes, l'égalité de tous, le droit à l'erreur, la liberté. Dans ce cadre là, l'élève apprend que le monde dont il reçoit les principes, qu'il découvre, dans lequel il va s'insérer, est aussi un monde qu'il aura à modifier, à transformer. Il sera sien plus tard, et le maître a vocation à lui apprendre que le monde n'est pas figé, qu'il est ce que les individus, éclairés par leur éducation, voudront bien en faire. C'est à cette dimension là de l'éducation que les "pédagogues" sont les plus attachés.

Ces deux positions, cette schizophrénie, en quelque sorte, de l'acte éducatif, je ne crois pas qu'elle soit réductible à un juste milieu. L'identité personnelle des enseignants, la grande diversité des situations d'apprentissage, des contextes socio-culturels des élèves (et de leurs maîtres !), tout cela rend à mon avis totalement vain l'espoir de réconcilier les deux "camps" de ce débat.

Aussi, il revient à l'institutiton de faire en sorte que les rapports de force s'équilibrent. Or c'est possible. Il est tout à fait envisageable de faire évoluer les pratiques pédagogiques, la place de l'élève, tout en restant ferme sur un certain nombre de principes et de valeurs, ceux qui fondent la vie en société. Le collège Clisthène, de Bordeaux, en est un exemple parfait. La "dérégulation" des pratiques traditionnelles de l'éducation nationale y est presque totale, et pour autant, l'équipe éducative ne cède rien sur les principes d'autorité et de respect de la règle. Simplement, cela se fait parce que c'est nécessaire à l'acte d'apprentissage et non parce que le respect du règlement est une fin en soi. La différence est sans doute ténue, mais elle est fondamentale. De même, l'équipe éducative ne cède rien non plus sur le haut niveau de savoir qu'elle essaye de transmettre aux élèves, et l'organisation du collège n'a en rien comme objectif un abaissement des exigences scolaires, dont on se demande bien à quoi il pourrait servir, sauf à retomber dans le cercle vicieux des "gentils et des méchants" dont je parlais au début de ce texte.

 

L'école ne décline pas, elle n'est pas détruite, elle ne brade pas ses valeurs ni ses enseignements ... elle change. Comme elle l'a toujours fait, et comme elle le fera toujours. Je ne connais pas bien les travaux récents des historiens sur la question, mais je présume que les termes du débat devaient être sensiblement les mêmes à l'époque de Jules Ferry, ou de Ferdinand Buisson. Le contexte est toutefois différent, et donc les termes du débat, les conclusions des uns et des autres, ont changé également. Aujourd'hui, si nous voulons conserver le haut niveau de notre Ecole, nous avons le choix entre le maintien d'un modèle traditionnel, qui a fait ses preuves en d'autres temps, mais sur une population scolaire nettement plus réduite et plus sélectionnée, ou changer nos pratiques parce que la République a élevé son niveau d'exigence : ce qu'elle attendait de quelques uns au siècle dernier, elle l'attend aujourd'hui du plus grand nombre, et il faut donc que l'école s'adapte à cette nouvelle ambitionAucune des deux conceptions n'est mauvaise ... chacune parlant simplement d'une école aux finalités identiques, mais au socle différent (sans mauvais jeu de mot)

 

Bibliographie :

 

- Annah ARENDT, "La crise de l'éducation", dans La Crise de la culture, 1968. Edition originale parue en 1961 sous le titre beaucoup plus explicite Between Past and Future. [Un ouvrage visionnaire sur les défis auxquels notre école aurait à faire face dans le futur. Beaucoup de ses interrogations sont toujours d'actualité, 50 ans après la parution de l'ouvrage]

- Philippe LECARME, Pédagogues et républicains : l'impossible synthèse ?, Paris, ESF éditeur, 2002

- Jean-Pierre LE GOFF, " 'républicains' contre 'Pédagogues' ?", Libération, 21 septembre 1999. Consulter la version en ligne.

 

A écouter :

- l'émission Rue des Ecole de France Culture, le samedi 27 octobre. Au début de l'émission, un échange très riche entre Philippe Watrelot et Emmanuel Davidenkoff à propos de la question des républicains et des pédagogues. [Cette émission a servi de point de départ à ce billet de blog]

- L'école entre l'individu et la société, une conférence de Jean-Pierre Obin donnée en juin 2002 dans le cadre des travaux de l'IUFM d'Alsace.