"L'école va mal". Cette évidence proclamée sur tous les tons par presque tout le monde repose, il faut le dire, sur un constat objectif. Toute la question est de savoir depuis quand. L'idée généralement avancée est que le socio-constructivisme et - pour le dire vite - l'application des théories pédagogiques modernes, auraient détruit les fondements de l'école, en battant en brèche l'amour du travail (abusivement élevé au rang de "valeur"), le sens de l'effort, l'autorité des maîtres et le prima du savoir. Pour ma part, je conteste cette explication. Les évolutions dénoncées ne sont pas la cause des maux dont souffre l'école. Elles en sont, et resteront sans doute longtemps, au contraire, un antidote. Pour peu que l'on veuille bien se donner un peu le temps de la réflexion et replacer les choses dans leur contexte, car les décisions politiques sont tributaires des changements de pouvoir. Et c'est là sans doute que se trouve l'entourloupe dans l'arugmentation des tenants du retour à l'école éternelle. Essai d'explication.

Les productions statistiques du ministère sont éclairantes. Il y a une chronologie bien précise et désormais bien établie de la démocratisation, de la massification de l’école et de l'articulation entre ces deux phénomènes. Le développement suivant repose sur l'analyse des documents statistiques qui figurent dans L'état de l'Ecole 2010, disponible à cet endroit. La massification est un phénomène continu depuis le Front populaire, et qui s'accentue de façon spectaculaire après 1945. Dans une premier temps, la démocratisation de l'école a suivi cette massification, il faut le reconnaître. Notamment lorsqu’une certaine forme d’élitisme républicain permettait aux plus méritants des enfants d’ouvriers ou de paysans de gravir l’échelle sociale (parfois très haut, cf l’exemple tout le temps cité de la famille Pompidou). Mais cette progression s’est arrêtée net. Tous les indicateurs ont connu un arrêt brutal entre 1993 et 1995. Très précisément. Les données qui l’établissent sont disponibles (et abondamment commentées) dans des revues telles que l’Etat de l’Ecole ou dans les fiches thématiques du livre Le système éducatif français régulièrement réédité par le CNDP. J'en ai fait figurer quelques unes à la fin de cet article. Après 1995, la machine s’inverse, l’école se remet à produire de l’inégalité et redevient sélective, élitiste et « orienteuse ». Les enfants d'ouvriers, dont la proportion dans les lauréats du Bac augmentait jusque là se stabilise à 50 % d'une classe d'âge, quand les enfants de cadre sont déjà depuis longtemps, et demeurent, à 90 %. Dans le même temps, le recours à l'apprentissage augmente.

Or c’est précisément la période (milieu des année 1990) durant laquelle les tenants d’une école traditionnelle et conservatrice reprennent le pouvoir. L’époque où un Xavier Darcos s’installe dans les bureaux du ministère, avec dans son sillage tout un cortège de seconds couteaux qui préparent le terrain pour son accession au poste de ministre. Directeur de cabinet du ministre en 1993 Xavier Darcos accède au pouvoir en 2002. Il n'est alors que ministre délégué à l'enseignement scolaire, sous la tutelle mal vécue de Luc Ferry : mais peu importe, il est dans la place et c'est l'essentiel, car il pense pouvoir faire contre-poids à ce ministre qu'il estime falot et effacé. Son épouse l'accompagne comme conseillère, avant de devenir sa directrice de cabinet adjointe lorsqu'il devient ministre de plein exercice en 2007. Il y a urgence. Luc Ferry, qui n'a pas de positionnement politique très marqué, est en train de mettre en place une loi d'orientation ... préparée de longue date par les hommes mis en place par la gauche (cette fameuse loi d'orientation dont sont issus le Socle commun et l'actuelle réforme du lycée, par exemple, faussement présentés par leurs détracteurs comme un cheval de bataille de la droite libérale). Mais il est trop tard, la commission Thélot rend un rapport qui sera suivi quelques mois plus tard par une loi d'orientation dont Vincent Peillon, aujourd'hui, ne semble pas vouloir remettre en cause la philosophie. Puisque Xavier Darcos ne peut empêcher la promulgation de la loi d'orientation, il va employer toute son énergie, et mobiliser tous ses réseaux, afin de la vider de son sens sur le terrain et dans les décrets d'application.

L'influence des ministres conservateurs est relayée sur le terrain par des associations officiellement a-politiques, par le GRIP. Des théoriciens et des gens de terrain, qui sous couvert de bon sens et de volonté de redonner ses lettres de noblesse à l'école, militent en fait pour la restauration d'une "instruction publique" clairement datée dans leurs productions : celle de la IIIe République et spécifiquement les apports de Ferdinand Buisson. L'acte fondateur de ce groupe d'influence est une "note technique" d'août 2003, suivie en janvier 2004 d'une pétition contre les programmes scolaires de 2002 (c'est à dire les programmes scolaires pensés sous le gouvernement de Lionel Jospin), pétition signée entre autre par Xavier Darcos. Le GRIP triomphe politiquement en 2005 avec la nomination au ministère de Gilles de Robien, dont l'éminence grise est Marc Le Bris, un des membres fondateurs du groupement. De Robien et sa volonté, au nom du bon sens, de lutter contre les "ravages des méthodes globale et semi-globale". Le même Marc Le Bris qui n'hésite pas à dire sur les plateaux de télévision que la souffrance au travail est une condition nécessaire à l'apprentissage, et qui sera décoré de l'ordre national du mérite par Xavier Darcos en 2008. Continuité ... et fausses ruptures. Le Grip a connu de fortes turbulences en 2008, sur fond de querelles liées à des positionnements politiques, essentiellement en réaction au changement de pouvoir (la droite libérale prenant la place de la droite orléaniste, d'inspiration gaulliste). Lors de l'assemblée générale d'octobre 2008, le "Texte d'orientation n°1" proclame l'enracinement des valeurs et conceptions du GRIP dans la tradition de gauche issue de Ferdinand Buisson. Les conservateurs assumés claquent la porte. Mais l'essentiel demeure : Ce qui faisait de Ferdinand Buisson un homme de gauche, c'est sa capacité à penser l'école en adéquation avec les défis du temps (rappelons tout de même qu'au tournant du siècle, la fracture droite/gauche se redéfinit autour de l'Affaire Dreyfus, dans laquelle Ferdinant Buisson a joué un rôle important, en fondant la Ligue des Droits de l'Homme. Je ne pense pas que l'Affaire soit encore la ligne de partage de notre vie politique !). Les défis à relever ont changé, les réponses de la gauche ne peuvent donc en rien rester les mêmes ... mais le GRIP continue à défendre la restauration de cette école faite pour un autre âge. Débarrassés des pro-Sarkozy (le mal absolu en salle des professeurs du fait d'une politique scolaire objectivement désastreuse), ils n'ont pas rompu avec le conservatisme pédagogique.

Autre relai d'influence des ministres Robien et Darcos, toute une armée d’enseignants « éclairés » qui transforment leur impuissance, voire leur incompétence, en témoignages à gros succès de librairie (ah il y en a des sauveurs d’école auto-proclamés, des gens pleins de bon sens qui produisent des banalités au kilomètre, et des dénonciateurs « d’enseignement mis à mort » et de « fabrique du crétin » ! En attendant, ils n'ont pas réussi à sauver leurs élèves les plus faibles autrement qu'en prônant leur relégation hors du système scolaire classique).

On le voit, à partir de la première moitié des années 1990, les déclinologues sont entrés en action. Et ils le font dans un contexte beaucoup plus large, qui touche tous les domaines de la politique et toutes les questions sociétales : la dénonciation de mai 68 (les programmes qui selon le GRIP auraient détruit l'école sont conçus "à partir des années soixante-dix" comme il est écrit dans leur note technique de 2003). Déplorant les méfaits des pédagogies nouvelles, vantant les mérites de la Tradition, ces gens ont façonné l'école d'aujourd'hui, quoi qu'on en dise, et sont responsables de l'inversion de tendance notée dans la démocratisation. Seule parenthèse, entre 1998 et 2001, le ministère Allègre, qui a produit de bonnes choses si on y regarde à deux fois … mais le bilan a été totalement discrédité par l’attitude de matador de ce ministre prétentieux, dont la nomination restera l’erreur fatale de la gauche en matière d’école. Mais cela, sans doute, suffit à accuser les pédagogies nouvelles de tous les maux. Le retour de la gauche, avec rue de Grenelle, horreur, un "pédagogue", est à leurs yeux un danger mortel : celui de voir ruinés tous leurs efforts de lobbying. Heureusement pour eux, la lisibilité de leur discours et la simplicité des méthodes préconisées séduit une certaine base enseignante (le corps enseignant a toujours été équilibré entre "conservateurs" et "réformateurs" mais ces dernières années la tendance s'est inversée au profit des premiers, preuve que le lobbying est une arme efficace). Et dans un grand amalgame entre la place de la fonction publique, les réductions d'éffectifs et les considérations pédagogiques, les conservateurs ont profité de l'impopularité massive de la droite dans les salles des professeurs pour avancer leurs pions. Un double positionnement en quelque sorte : de gauche lorsqu'il s'agit de moyens et de statut de la fonction publique (d'où le positionnement de certains syndicats étiquetés très à gauche), de droite lorsqu'il s'agit de parler de pédagogie et de rapport à l'élève.

Le projet de refondation de Vincent Peillon menace cet équilibre, il est donc devenu l'homme à abattre par ce "front du refus" qui amalgame des considération statutaires et des considération pédagogiques. Sur le plan pédagogique, la capacité du Snes a être un leader constructif a disparu quelque part entre 1998 et 2003, et bien que très majoritaire dans les salles des professeurs, son pouvoir d'influence est aujourd'hui nul en la matière. Arque-bouté sur une défense corporatiste, il n'a pas d'autre choix que de laisser le terrain de la pédagogie aux conservateurs ... et de suivre pour ne pas perdre sa base électorale. D'où ce sentiment d'alliance de la carpe et du lapin, très perceptible chez les militants de base jusqu'en 2007 (après je ne sais plus trop, ayant quitté ce syndicat à cette date). Sur ces questions, je pense que Vincent Peillon a, stratégiquement, tout intérêt à aller au clash avec la direction actuelle du Snes. Il a tenu parole sur les postes, qu'il le fasse savoir aux enseignants et qu'on puisse enfin discuter du fond du problème. Les chantiers laissés en friche depuis 2002 sont à reprendre, et il y a urgence.

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  • Documents utilisés pour cet article

Le verbatim des motions mises au vote lors de l'assemblée générale du GRIP en 2008 (mon article fait référence au contenu de la motion 1)

Une lettre de démission du GRIP de 2008, signée notamment par Marc Le Bris

La note technique de 2003 (présentée par le GRIP comme son texte fondateur) et la pétition de janvier 2004 sont accessibles sur une page du site du GRIP. (les deux premiers documents)

DEPP / Ministère de l'Education nationale, L'état de l'école, réédition annuelle. Les graphs présentés ici sont issus de la réédition de novembre 2010

Adrien BARROT, l'enseignement mis à mort, Paris, Librio, 2000

Jean-Paul BRIGHELLI, La fabrique du crétin, Editions Jean-Claude Gawsewitch, 2005

Guy MOREL et Daniel TUAL-LOIZEAU, L'horreur pédagogique, Paris, Ramsay, 2009