François Dubet  a donné une interview au Monde du 19 octobre, dans laquelle il livre son sentiment sur le processus de refondation engagé par Vincent Peillon. On notera avec beaucoup d'intérêt la réflexion sur la nécessité de construire une formation des enseignants "à front renversé" entre la pédagogie et les savoirs scientifiques

(propos recueillis par Aurélie Colas)

 

François Hollande a présenté, le 9 octobre, les grands axes de sa politique en matière d'éducation. Un premier pas vers une "refondation" de l'école ?

Il est trop tôt pour le dire. Pour l'instant, les pistes évoquées me semblent assez raisonnables et consensuelles. Ce sont celles qui ont émergé des consultations passées. La prudence est de mise, et ce que je suis tenté d'appeler les "points durs" du système - la définition du service des enseignants, leur mode d'affectation, la forte intégration de l'école primaire et du collège - ne sont pas abordés frontalement. La question du lycée a aussi été laissée de côté, alors que la nature du bac pose des problèmes considérables dans l'orientation des élèves.

pourquoi cette prudence ?

Parce qu'on évite les casus belli potentiels. Tout ministre de l'éducation nationale, de droite comme de gauche, se trouve dans la même configuration : il a, d'un côté, ce qu'il lui semble bon de faire, et de l'autre, ce qu'il peut faire sans mettre le feu aux poudres. La situation est tragique, car les ministres prudents mènent de petites réformes qui ne changent pas grand-chose et épuisent tout le monde. Les ministres plus radicaux finissent par sauter. On navigue en permanence entre la prudence de François Bayrou [ministre de 1993 à 1997] et le volontarisme, le radicalisme, de Claude Allègre [1997-2000]. Le 15 octobre, Vincent Peillon a ouvert une phase de discussions avec les syndicats. C'est maintenant qu'il met en jeu le changement !

D'où viennent ces blocages ?

Si le primaire est assez ouvert au changement, l'enseignement secondaire affiche, lui, plus de résistance. Cela tient au fait que le métier d'enseignant est de plus en plus difficile ; tout changement est perçu comme un accroissement des difficultés. Le monde de l'éducation compte une multitude de syndicats et de corporations au point qu'il est compliqué de mener une négociation globale. Enfin, le caractère inégalitaire et reproductif du système éducatif n'est pas préjudiciable à toutes les catégories sociales. On peut imaginer qu'une grande partie des classes moyennes et supérieures qui bénéficie de ces inégalités ne va pas être très favorable au fait de rapprocher l'élémentaire et le collège, de limiter le recours au redoublement, à la notation et au classement. Plus on sélectionne tôt les élèves, plus on donne la priorité aux inégalités de départ.

Le président a insisté sur la nécessité de "changer la pédagogie". Est-ce le bon point de départ pour réformer l'école ?

Une évolution des pratiques pédagogiques ne se décrète pas. Elle se joue sur le très long terme et nécessite un accompagnement. Cela dépend beaucoup de la réforme de la formation des enseignants, et notamment de la place des concours de recrutement : si ceux-ci sont placés en master, la formation des enseignants demeurera de nature académique pour l'essentiel. Placer les concours en licence permettrait d'instaurer une vraie formation professionnelle en deux ans. Depuis au moins un siècle, la légitimité symbolique d'un enseignant de collège et de lycée repose sur sa maîtrise des connaissances plus que sur sa pédagogie. Un enseignant est d'abord un savant et la formation professionnelle est considérée comme secondaire. La vraie révolution serait de basculer vers l'idée qu'un enseignant est d'abord un professionnel - ce qui ne l'empêche pas d'être savant -, que son rôle est de faire classe, mais aussi de s'occuper de l'orientation, du travail des élèves, du climat scolaire ...

En 1999, vous rendiez le rapport "le collège de l'an 2000". Quels sont vos souvenirs ?

J'ai eu le sentiment d'être sans cesse dans une sorte de rétention, avec, au final, l'impression d'une distance considérable entre ce qu'il faudrait faire et ce qu'on peut faire dans un jeu très prudent. C'est décevant. Quand la consultation retombe dans la négociation, c'est comme un soufflet qui se dégonfle. L'exercice reste utile. Des idées qui pouvaient heurter il y a dix ans sont rentrées dans les moeurs. Il est salutaire que l'éducation nationale ne s'enferme pas dans un débat interne, elle appartient à tout le monde.