Dans le cadre des négociations sur la refondation de l'Ecole, Vincent Peillon a annoncé, hier, aux organisations syndicales, son intention de mettre en place nouveaux cycles, qui sont résolument tournés vers les liaisons inter-établissements actuelles (qui sont le plus souvent, il faut le dire, d'avantage des barrières que des liaisons, notamment en fin de collège). les nouveaux cycles seraient les suivants :

 

Maternelle  /  CP-CE1-CE2  /  CM1-CM2-6e  /  5e-4e  /  3e-2de

 

Seul subsisterait donc du système actuel le cycle central du collège. En fait, c'est l'écartellement de ce dernier qui est le plus remarquable : une classe de 6e qui regarde d'avantage vers l'Ecole élémentaire (ce que d'aucuns ne manqueront pas d'appeler "la primarisation de la 6e"), et une classe de 3e tournée vers le lycée. On notera d'ailleurs qu'à ce stade, il n'est question que de Seconde, sans nécessairement spécifier qu'il s'agit des secondes générales.

Si une telle mesure était menée à bien, ce serait la réforme de structure la plus importante depuis la mise en place du collège unique par René Haby en 1975. Ce serait également, avec la réforme de la formation des enseignants, l'une des clé de voûte du dispositif de refondation. Car c'est une question qui en induit bien d'autres, qui ont toutes peu ou prou agité les débats de cet été :


- L'orientation :La fin des redoublement à l'école élémentaire, et leur quasi-disparition au collège, semble actée depuis le discours de François Hollande à la Sorbonne le 9 octobre dernier. La proposition de rapprocher les 6e de l'école élémentaire et les 3e du lycée renforce cette impression assez singulière qu'il n'y aura sans doute plus de vrai palier d'orientation avant la classe de seconde. Aussi, l'ensemble des annonces qui ont été faites sur la question ces derniers jours semble plaider en faveur d'un recul de l'orientation, qui dégagerait le collège de toute autre mission que celle de la construction de la culture et des valeurs communes prévues par le "nouveau socle". Le déplacement de cette échéance vers la classe de Seconde serait également un premier pas vers la mise en place d'un lycée "pour tous", sinon d'un lycée unique.

- Le statut des enseignants : Il est difficile de prévoir à ce stade ce que sera l'évolution du statut des enseignants. C'est une des questions sur lesquelles l'opposition syndicale sera sans doute la plus forte. S'il est acté que la 6e devra se rapprocher de l'école élémentaire, sur quelle(s) base(s) se fera ce rapprochement ? D'un côté, des enseignants "généralistes", et de l'autre des identités disciplinaires fortes, auxquelles Vincent Peillon a affirmé qu'il ne toucherait pas. les liaisons intercycles sont actuellement souvent bancales, se réduisant le plus souvent à une réunion de professeurs des écoles et d'enseignants de 6e sur le thème "qui sont les vilains qu'il ne faut pas mettre ensemble ?". Si on va plus loin, on ajoute des rencontres sportives, une visite du collège, des choses qui relèvent plus de la "transition en douceur" que du suivi pédagogique (les PPRE-Passerelle mis en place ces dernières années sont une exception notable, mais concernent finalement assez peu d'élèves de CM2). Il sera donc sans doute nécessaire, d'une façon ou d'une autre, de rapprocher les façons de travailler, les pratiques professionnelles, des deux grandes familles d'enseignants.

- les programmes : Les programmes de 6e sont aujourd'hui relativement déconnectés de ce que font les élèves à l'école élémentaire. L'enchainement des thèmes abordés entre le CM2 et la 6e en histoire-géographie ou SVT ne font pas sens, et ne parlons pas des langues vivantes, dont la situation est extrêmement variable d'une école à l'autre. Mais si la connexion CM2/6e est défaillante en terme de suivi des programmes, que dire de la liaison 3e / Seconde ? La grande majorité des élèves de seconde éprouvent le sentiment de commencer une nouvelle aventure, en arrivant au lycée. Le tout agrémenté par un discours, plus ou moins conscient, des enseignants, sur le fait que "les choses sérieuses commencent" et par des notes catastrophiques destinées à montrer à des élèves incrédules "le travail qu'il reste à faire pour réussir au lycée". La grande rupture dans les programmes de quasiment toutes les disciplines renforce ce sentiment, qui me semble être le premier facteur d'échec à l'entrée au lycée. Il faudra donc envisager, si Vincent Peillon va jusqu'au bout de sa logique, une refonte des programmes de façon à ce que les cycles trouvent tout leur sens sur le plan de la pédagogie, et que le lycée ne se vive plus comme une sorte de Nirvana de la culture, déconnecté de toutes les années de scolarisation qui l'ont précédé.

- L'outil de suivi à l'intérieur du cycle : Comment assurer le suivi CM2 / 6e et le suivi 3e / 2de sans un outil de type LPC ? Cela suppose sans doute de simplifier l'outil actuel, mais certainement pas de le supprimer. Là aussi, comme sur les autres sujets en débat, la construction qui s'esquisse peu à peu sous nos yeux s'avère extrêmement cohérente. Le ministère a d'ores et déjà fait savoir qu'il allait simplifier le LPC, inutilement complexe. Désormais, seule la référence aux 7 compétences du Socle sera maintenue. Pour le tester actuellement, je trouve que c'est suffisant pour préparer une entrée en seconde convenable, et permettre aux enseignants du lycée de disposer d'une radiographie relativement précise de leurs élèves. De même, s'il est avéré que les identités disciplinaires des enseignants de collège seront maintenues, le rapprochement avec leurs collègues de l'école élémentaire aura besoin d'un outil de liaison efficace et pertinent.

 

Le décryptage qui précède est le mien, il n'est que le reflet du ressenti que j'ai à la lecture des articles qui distillent, au compte goutte, les différents chantiers ouverts par le ministre dans le cadre de sa refondation. Mais l'ensemble fait système, de plus en plus. Et plutôt que d'attaquer frontalement les sujets qui fâchent (statut des enseignants, maintien du Socle en l'état), Vincent Peillon préfère manifestement partir de l'élève, de son intérêt supérieur ... et assembler là dessus les briques de sa construction (rythmes scolaires, formation des enseignants, cadre statutaire ...).

Si la nouvelle architecture des cycles voit rapidement le jour, elle dégagera en outre le terrain pour deux autres chantiers, autrement plus risqués pour le ministre, et sur lesquels il attendra 2013 avant d'ouvrir des discussions : la réforme du lycée et celle du Bac.