Les expériences de suppression des notes dans des classes de collège ont tendance à se multiplier ces dernières années. Il me semble qu'au delà d'un travail militant, effectué sur le terrain par des personnels de direction et des enseignants conscients des enjeux de la question, cette tendance ait été renforcée par la mise en place en 2005 d'un droit à l'expérimentation dans le cadre de l'article 34 de la loi d'orientation. Sur la question de la suppression des notes, l'innovation "institutionnelle" et l'innovation "de terrain" peuvent donc se rencontrer, et cette double paternité est souvent un gage de réussite. Mais la volonté ne suffit pas toujours.

J'ai moi même accompagné, à la direction d'un collège d'Indre-et-Loire, une expérimentation de suppression de notes dans un cours de mathématiques de 4e. Cette expérience s'est révélée très formatrice, et a pu être menée à bien à l'échelle d'une année scolaire, malgré un terrain très peu favorable (pour faire vite, un établissement à public très favorisé, avec des résultats qui conduisaient les enseignants à s'interroger sur l'opportunité de changer les choses). L'expérience a malheureusement cessé, car l'enseignant qui la portait était remplaçant, et n'est resté dans l'établissement qu'une année. Le projet en question a pris de l'ampleur (mais ailleurs). Il s'appelle Mathix, et a depuis donné naissance à une plate-forme participative, le projet scolatix. Plus de 200 établissements ont aujourd'hui recours, à des degrés divers, à cette plate-forme.

 

Cette expérience, et la lecture de nombreuses autres évoquées dans la presse ces derniers mois, me conduit à réfléchir aux pré-requis pour que l'expérience puisse se pérenniser. ces pré-requis me semblent être essentiellement :


- Un chef d'établissement qui impulse, ou qui aide à la mise en oeuvre si l'impulsion vient d'un enseignant ou d'une équipe. L'inscription des objectifs de ce type d'expérimentation dans le projet d'établissement est un support puissant pour la mise en oeuvre, car elle légitime le dispositif.

- Un enseignant ou une équipe regroupée sur la même classe et qui est convaincue du bien fondé du dispositif. Imposer une suppression des notes à des enseignants qui ne sont pas convaincus ne sert à rien, dans la mesure où in fine leur autonomie pédagogique - et les textes - leur permettent de continuer à mettre des notes s'ils le souhaitent.

- Un dispositif d'évaluation qui se substitue à la notation et qui soit simple à utiliser, aisément compréhensible par tous. Il est impératif que ce système d'évaluation puisse mettre en avant les progrès des élèves.

- Des élèves à qui on a longuement et simplement expliqué le sens de la suppression des notes; à qui on a précisé que la suppression des notes ne signifiait pas la disparition de l'évaluation de leur travail, et donc a fortiori la disparition du travail. Des élèves à qui on a également expliqué l'importance d'une forme d'évaluation qui aide les plus en difficulté et permettra de les remotiver. Les élèves, notamment les adolescents, sont très sensibles aux problématiques d'équité et de justice.

- Des parents d'élèves avec qui on a échangé, que l'on a rassuré. Ici, rien ne remplace la rencontre formelle, physique, entre les parents, l'équipe enseignante et la direction de l'établissement. Il faut savoir que la pression des parents - notamment des parents de bons élèves - est de très loin la force d'opposition la plus puissante à des expérimentations de ce type.

- Une progressivité dans la mise en oeuvre. Expérimenter sur une classe, puis soit sur le niveau entier, soit sur plusieurs classes du niveau suivant.

- S'épargner, sauf adhésion massive de la communauté éducative, de mettre en place ce genre de dispositifs dans les classes à examen. En effet, si la suppression des notes a un sens sur le plan pédagogique, elle s'avère rapidement contre-productive pour des élèves qui seront de toute façon, en fin d'année, évalués par des notes.

- Enfin, dernier ingrédient, beaucoup de patience, car il est rare qu'une expérimentation de ce type voie le jour et réussisse en une seule année scolaire. Un cycle de "rodage" de 3 années semble un minimum. Il faut alors éviter le plus gros piège, qui est celui du découragement.