Grand admirateur de Proust, dont je ne me lasse pas de parcourir l'oeuvre dès que j'en ai le temps, je me suis amusé à établir une connexion entre deux passages, relatifs à l'éducation et plus spécifiquement à l'évaluation (même si le terme, plus contemporain, n'est pas utilisé par l'auteur). Il s'agit d'un extrait de A l'ombre des jeunes filles en fleurs, et d'un autre, qui lui répond comme en écho, et qu'on retrouve dans Le côté de Guermantes. Entre les deux romans, les personnages ont vieilli, "mûri" nous dit Proust, et leur perception des choses a évolué, particulièrement en ce qui concerne le recul que l'on peut avoir sur les choses de l'Ecole.

Voici le texte des deux extraits regroupés.

"Gisèle avait cru devoir adresser à son amie, afin qu’elle la communiquât aux autres, la composition qu’elle avait faite pour son certificat d’études. Les craintes d’Albertine sur la difficulté des sujets proposés avaient encore été dépassées par les deux entre lesquels Gisèle avait eu à opter. L’un était " Sophocle écrit des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’Athalie" [...] La composition dont Gisèle avait envoyé la copie à Albertine nous fut immédiatement lue par celle-ci, car devant elle-même passer le même examen, elle désirait beaucoup avoir l’avis d’Andrée, beaucoup plus forte qu’elles. [...] La lettre de Sophocle à Racine, rédigée par Gisèle, commençait ainsi : "   Mon cher ami, excusez-moi de vous écrire sans avoir l’honneur d’être personnellement connu de vous" [c'est ensuite Andrée qui parle] Dès [...] l’entrée en matière, Gisèle a gaffé. Ecrivant à un homme du XVIIe siècle, Sophocle ne devrait pas écrire : mon cher ami. – Elle aurait dû, en effet, lui faire dire : mon cher Racine, s’écria fougueusement Albertine. Ç’aurait été bien mieux. – Non, répondit Andrée sur un ton un peu persifleur, elle aurait dû mettre : " Monsieur ""

[...]Il fallait peut être tout simplement induire [de certains signes] qu'on change très vite à l'âge qu'avait Albertine. Par exemple, son intelligence se montrait mieux, et quand je lui reparlai du jour où elle avait mis tant d'ardeur à imposer son idée de faire écrire par Sophocle : "Mon cher Racine", elle fut la première à rire de bon coeur. "C'est Andrée qui avait raison, j'étais stupide, dit-il, il fallait que Sophocle écrive : "Monsieur". Je lui répondis que le "Monsieur" et le "Cher monsieur" d'Andrée n'étaient pas moins comiques que son "Mon cher Racine" à elle et le "Mon cher ami" de Gisèle, mais qu'il n'y avait, au fond, de stupides que des professeurs faisant encore adresser par Sophocle une lettre à Racine. Là, Albertine ne me suivit plus. Elle ne voyait pas ce que cela avait de bête; son intelligence s'entr'ouvrait, mais n'était pas développée".

 

Comme on le voit, la question d'une certaine forme d'absurdité dans les pratiques pédagogiques n'est pas tout à fait nouvelle ...

A méditer dans le cadre du débat sur la nature première que doit avoir la formation des enseignants. Même si le sujet abordé est évidemment daté, il est le reflet, dans le contexte de l'époque, d'un débat qui n'a aujourd'hui pas perdu de son acuité.