[Republication et complément d'un article paru sur ce blog il y a deux ans]

 

La question des "devoirs à la maison" est un catalyseur ancien, mais puissant, de toutes les difficultés de notre système. A cette question, la concertation actuelle se devra d'apporter des réponses claires, sous peine de passer à côté de l'un des grands scandales de notre système scolaire. Des lois existent, le bon sens parle de lui même, les devoirs à la maison apparaissent à un nombre croissant d'acteurs comme une pratique archaïque ... mais rien ne bouge. Pourquoi ?

Il en est des devoirs à la maison comme de toute "tradition" : on la perpétue faute d'une réflexion intellectuelle suffisante pour proposer autre chose. En la matière, comme en tant d'autres sujets, la tradition ne sert qu'à masquer une paresse intellectuelle, qui est bien mal venue lorsqu'on parle d'école.

 

Officiellement, la chose est entendue, les devoirs "écrits" (et non l'apprentissage des leçon, soyons précis) sont proscrits dans les CE et CM depuis .... 1956, interdiction étendue en 1964 aux classes de CP, et rappelée en 1971 sur un ton non dénué d'agacement. Le législateur avait alors réorganisé la semaine de travail des écoliers en introduisant 5 heures hebdomadaires, sur temps scolaire pour la réalisation des devoirs. De cette réforme il découlait l'évidence suivante : "En conséquence, aucun devoir écrit, soit obligatoire, soit facultatif, ne sera demandé aux élèves hors de la classe". La circulaire faisait ensuite la distinction entre les "devoirs" et les "exercices", laissant une certaine ambiguïté sur la possibilité de continuer à faire faire des exercices aux élèves (qui sont de simples applications d'un cours, indépendamment de la mise en oeuvre de toute capacité réflexive ou d'organisation de la pensée, qui sont le propre d'un devoir).

L'ambiguïté sur la possibilité de donner des exercices à la maison a été très clairement levée par la circulaire de 1994 qui crée les études dirigées, et qui stipule "Dans ces conditions, les élèves n’ont pas de devoirs écrits en dehors du temps scolaire. À la sortie de l’école, le travail donné par les maîtres aux élèves se limite à un travail oral ou des leçons à apprendre." Exit le travail écrit sous toutes ses formes, seules les formes orales de travail peuvent donner lieu à un travail à la maison.

Dans certains endroits, les enseignants sont allés au delà de ces prescriptions, et pas seulement à l'école élémentaire. Ainsi, j'ai souvenir (les seuls documents sur cette initiative étant dans ma mémoire) d'un enseignant d'anglais du collège "sensible" Victor Hugo de Bourges qui, constatant comme ses collègues les résultats lamentables de ses élèves et leur absence totale de travail à la maison, a décidé de couper tous ses cours en deux : une demi-heure "classique" de travail sur une leçon. Une demi-heure d'apprentissage de la leçon et d'exercices. Constat immédiat : les résultats des élèves s'améliorent, car leurs conditions d'apprentissage se sont elles-mêmes améliorées. Certes, il lui a été reproché de ne pas pouvoir terminer son programme dans ces conditions. En effet ... mais un programme terminé a-t-il jamais garanti que les élèves en ont retenu quoi que ce soit !?

 

Années après années, ministre après ministre, circulaire après circulaire, les pesanteurs du terrain demeurent, et les devoirs à la maison n'ont toujours pas disparu de la grande majorité des écoles de notre pays, et à fortiori des collèges et des lycée, dans lesquels les devoirs à la maison deviennent souvent une véritable plaie. Pourquoi une telle inertie du terrain ?

Je pense pour ma part que la FCPE a, il y a quelques mois, apporté une réponse décisive à cette question à l'occasion du lancement d'une campagne de sensibilisation sur les devoirs à la maison : en réalité, les devoirs à la maison ne sont rien d'autre qu'une forme de sous-traitance pédagogique, exercée par des enseignants qui n'ont pas le temps de boucler leurs sacro-saints programmes et qui délestent donc sur les familles une partie de leur travail. Mais (et là s'arrête l'analyse de la FCPE, le reste étant une prise de position qui m'est personnelle) la lourdeur des programmes, pour réelle qu'elle soit (notamment au collège et au lycée) n'explique pas à elle seule la pratique de cette sous-traitance pédagogique. La formation insuffisante de certains enseignants est également en cause. Les enseignants actuels ont été recrutés sur leurs hautes compétences disciplinaires, et accessoirement (très accessoirement même !) sur leurs compétences professionnelles. Or parmi les gestes élémentaires d'un enseignant, la programmation de ses activités, de sa progression, de ses évaluations, et donc de la charge de travail à donner aux élèves, devrait être un réflexe élémentaire ... que nombre d'enseignants ne développent pas. Combien de cours non terminés pour cause mauvaise organisation, par exemple, donnent lieu à un "je n'ai pas le temps de terminer, mais vous lirez la suite dans votre manuel page ..." ou encore un "la fiche d'exercice est à terminer pour demain". Ce genre de phrases, qu'il suffit d'une poignée de secondes pour prononcer, génère immédiatement un travail élève qui peut se monter à plusieurs heures par semaine, et qui n'était pas planifié, pas même au début du cours.

 

Là où le bas blesse, c'est que les parents se trouvent du coup dans une position particulière, sommés qu'ils sont de prendre le relais de l'enseignant s'ils ne veulent pas que leurs enfants rapportent une punition ou une mauvaise note pour devoirs non faits ou mal faits !

Non seulement cette pratique culpabilise les parents, mais encore elle est inégalitaire. A double titre. Car si certains parents ont à la fois le temps et les capacités pour aider leurs enfants à faire leurs devoirs (entendez ... les parents enseignants), il n'en va généralement pas de même des autres, et notamment de ceux qui travaillent tard, ou n'ont pas des professions intellectuelles ou encore qui ont arrêté l'école très tôt et ne sont pas familiers de ses rites et coutumes. Second caractère d'inégalité : celle qui sépare les parents qui furent de bons élèves de ceux qui en furent de mauvais. On sait très bien aujourd'hui, que la période des "devoirs", le soir ou le week-end, est chez beaucoup de gens une période de stress. Car ils se remémorent le temps où eux aussi devaient faire leurs devoirs. De vieux réflexes remontent, l'angoisse de mal faire, la peur devant la masse de travail donnée par certains enseignants ... bref, les parents revivent souvent le cauchemar de leur propre scolarité au travers de leurs enfants, se stressent, et cela donne des séance souvent tendues à la maison, y perpétuant l'image négative d'une Ecole intrusive et oppressante.

 

On le voit donc, la question des devoirs à la maison devrait être l'un des enjeux majeurs de la refondation en cours. Elle touche d'autres questions essentielles, comme celle du temps scolaire et de son articulation avec les autres temps d'apprentissage, celle des relations parents/Ecole, celle de la formation des enseignants, et elle interroge ces derniers, à tout le moins, sur le sens et l'efficacité de leurs pratiques pédagogiques. : "la réussite scolaire pour tous", "les élèves au coeur de la refondation", "un système éducatif juste et efficace", "des personnels formés et reconnus" : la question des devoirs à la maison est bien au coeur des quatre thématiques de la refondation initiée par Vincent Peillon. Pour peu que l'on parvienne à vaincre l'inertie du terrain et - en ce domaine comme en tant d'autres - à "fatiguer le doute".

 

 

Références légales : (leur longue litanie n'est qu'une illustration supplémentaire de la difficulté à vaincre la paresse intellectuelle du "terrain")

- Arrêté du 23 novembre 1956, paru au B.O. n° 42 du 29 novembre 1956

- Circulaire du 29 décembre 1956, parue au B.O. n° 1 du 7 janvier 1957

- Circulaire du 28 janvier 1958, parue au B.O. n° 6 du 6 février 1958

- Circulaire n° 64-496 du 1è décembre 1964, parue au B.O. n° 1 du 7 janvier 1985

- Circulaire n° 71-38 du 28 janvier 1971, parue au B.O. n° 5 du 4 février 1971

- Circulaire n° 94-226 du 6 septembre 1994, parue au B.O. n° 33 du 15 septembre 1994 (circulaire qui abroge les 4 précédentes mais en précise le fond)

 

Rapide bibliographie sur la question (certains de ces ouvrages proposent des bibliographies très conséquentes pour approfondir la question) :

- "As-tu fait tes devoirs ?", Les Cahiers Pédagogiques n° 438, décembre 2008

- Sylvain GRANDSERRE, "Les devoirs à la maison, une question pédagogique, sociale et politique", sur http://www.meirieu.com/CLASSEAUQUOTIDIEN/devoirsgrandserre.pdf

- Philippe MEIRIEU, Les devoirs à la maison : parents, enfants, enseignants, pour en finir avec ce casse-tête Paris, la Découverte, 2004, 156 pages

- id., http://www.meirieu.com/DICTIONNAIRE/devoirs_a_ma_maison.htm

- Patrick RAYOU, Faire ses devoirs. Enjeux cognitifs et sociaux d'une pratique ordinaire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, 178 pages. [On lira aussi, si on est pressé d'aller à l'essentiel, l'article de l'auteur sur la version internet du Nouvel Observateur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/628751-rentree-scolaire-cartables-trop-lourds-ce-sont-les-devoirs-qui-pesent.html]

- Alain SIMONATO, Rendre les élèves autonomes dans leurs apprentissages, en finir avec les devoirs à la maison, Paris, Chronique sociale, 2007, 111 pages.

 

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Mise à jour au 30 septembre 2014

Interview d'un responsable de la FCPE sur RTL au sujet des devoirs à la maison : Peut-on vraiment se passer des devoirs à la maison ?

"Une étude OpinionWay pour l'association ZupdeCo a révélé que 97% des parents des écoliers constatent que leurs enfants rentrent de classe avec des exercices à faire. Pourtant, les devoirs à la maison sont interdits aux élèves des écoles primaires et ce, depuis 1956. 
Est-il indispensable de donner des devoirs à la maison à ces écoliers ?

Selon Rodrigo Arenas, secrétaire général adjoint de la FCPE, l'apprentissage devrait se limiter dans l'enceinte de l'établissement scolaire. Il appartient à l'élève de décider s'il veut réviser chez lui ou non. En effet, les écoliers sont souvent "boostés" dans le but d'atteindre l'excellence. Une poignée de parents vont même jusqu'à doper leurs enfants."

A noter toutefois une interview en contrepoint, celle de Marc Le Bris : 

"Marc Le Bris, ancien instituteur, pense que ce sont les parents eux-mêmes qui réclament des devoirs pour leurs enfants. Pour lui, interdire ces exercices à la maison reviendrait à interdire aux parents de s'occuper de leurs progénitures. Ce sont les devoirs qui favorisent la relation entre l'enseignant, l'enfant et les parents."

Marc Le Bris est un instituteur "à l'ancienne", pierre angulaire, avec Brighelli et quelques autres, de la nébuleuse traditionnaliste dans l'éducation nationale. Aujourd'hui retiré, il est un fervent défenseur d'une école dans laquelle il est bon que l'élève souffre. Il a reçu les palmes académiques de la part de son ami Xavier Darcos. Une précision qu'il me semblait nécessaire de rappeler !