Dans l'édition de samedi de Rue des Ecoles sur France Culture, un enseignant pas comme les autres, Syvain Grandserre, pose une question qui me tarraude moi aussi depuis bien longtemps : Comment des enseignants peuvent-ils adhérer à un projet de refondation d'un système scolaire fondé sur une compétition dont ils sont le plus souvent sortis vainqueurs en leur temps ?

Cette question en appelle d'autres, bien évidemment, et qui valent pour tous les personnels de l'Education nationale :

- Pourquoi les enseignants, sélectionnés sur des concours très difficiles, auxquels ils se préparent souvent pendant des années (et même, pour ceux qui font des classes préparatoires, dès la sortie ... du lycée !), intégreraient-ils une autre forme d'évaluation que celle qui les a eux-même promus ? Noter, classer, hiérarchiser, sont des réflexes qui sont inscrits dans l'ADN de nombre de nos enseignants. Mais ils n'en sont pas responsables, ils sont formés comme ça, et ce n'est qu'en triomphant dans un système fondé sur ces principes que l'on peut devenir enseignant titulaire.

- Pourquoi les enseignants favoriseraient-ils l'amélioration du système en terme d'équité et d'égalité ... alors qu'ils sont, en tant que parents, les grands gagnants de ce système ? Une "Lettre de l'Education" de mars dernier donne des éléments d'explication : Les enfants d'enseignants sont 87 % à aller dans l'enseignement supérieur (c'est 4 points de plus que les cadres sup !), contre 29 % des enfants d'ouvriers non qualifiés, et 53 % des élèves en général. Si on veut rééquilibrer cette inégalité, il faudra que les enseignants acceptent que leurs enfants partagent le gâteau de la réussite scolaire avec les enfants des autres.

 

Plus que jamais, nous sommes ici face à la complexité des jeux d'acteurs dans l'Education nationale. Les solutions existent pour s'en sortir ... Il faut très largement ouvrir les concours enseignants et modifier en profondeur la formation qu'ils reçoivent, surtout avant le concours, car bien souvent, après, il est déjà trop tard.

Et il faut oser ... oser recruter des enseignants atypiques, oser trouver un système qui permette à beaucoup plus de "mauvais élèves" de devenir enseignants, personnels de direction ou cadres en tous genre de l'Education nationale. Il faut oser revenir à un recrutement à Bac +3, gage d'un vivier beaucoup plus large et beaucoup plus riche de personnalités différentes, d'origines différentes. Peut-être la question de l'existance d'un concours doit-elle aussi être questionnée ?

 

Une chose est sûre, il faut en appeler à un changement de paradigme dans notre approche de l'Ecole

 

* non il n'est pas "normal" que seuls les bons élèves s'en sortent !

* Non il n'est pas normal de déterminer l'avenir professionnel de centaines de milliers de jeunes chaque année sur des évaluations chiffrées dont on sait très bien que le plus souvent elles ne veulent rien dire !

* Non il n'est pas normal qu'un enseignant ou un chef d'établissement ait un pouvoir de décision sur l'orientation d'un jeune (le conseil, oui, la décision, non !).

* Non il n'est pas normal que les meilleurs élèves deviennent enseignants ... car ils ne comprennent souvent pas ce que c'est que la souffrance de l'échec scolaire.

* Non il n'est pas normal que le Bac soit l'aboutissement des années de formation secondaire, faisant ainsi (Le Figaro s'est amusé à le calculer en faisant repasser le Bac à des enseignants voici quelques années) que près de 90%, des connaissances acquises au lycée, nous les oublions presque aussitôt (au détriment bien sûr de celles que nous sommes éventuellement amenés à enseigner ... )

 

Alors oui, vive les mauvais élèves devenus enseignants !  S'il en passe par ici, leurs témoignages me seraient agréables à lire.

 

Paradigme n. m. Modèle cohérent de représentation du monde fondé sur des bases considérées comme indiscutables. Le paradigme est le plus souvent un frein à la recherche de solutions plus adaptées.