En cette période de brainstorming généralisé sur les questions d'éducation, une contribution a particulièrement retenu mon attention. Celle du SNU-EP / FSU sur l'évaluation et ses modalités. Disons-le tout net, cette contribution est consternante ! Et à plus d'un titre. Petite analyse de texte ... (consulter le texte du SNU-EP)

"Le concept de « compétence » ou de « savoir-faire », les méthodes prétendues pédagogiques et les outils (livret de compétences, etc…) qui l’accompagnent sont très critiqués en France comme ailleurs". Oui, ça s'appelle le débat. Mais une question me tarraude : par qui ces concepts et ces outils sont ils critiqués ? Par la FSU en premier lieu. Le SNU-EP fait donc de sa propre critique une référence, un argument d'autorité. Un peu facile. Si l'article citait ses sources, nous verrions que la critique, en fait, vient de l'ensemble des syndicats et des mouvements éducatifs que je qualifierai de "conservateurs" (le Snalc, les mouvements proches de Brighelli et autre sauveurs auto-proclamés des lettres par exemple).

2e élément choquant, non seulement sur le fond, mais aussi dans ce qu'il révèle de d'honnêté intellectuelle chez les rédacteurs de cette contribution : on nous dit "Dans les pays (Belgique, Pays-Bas, Suisse) où cette approche est effective depuis plus d’une dizaine d’années, on observe un appauvrissement des enseignements et un accroissement des inégalités entre élèves". Fichtre, l'heure est grave ! En défendant une autre approche que l'approche classique et perpétuelle de la transmission des savoirs, nous contribuerions à l'appauvrissement des enseignements et nous renforcerions l'inégalité entre élève.

Nous sommes là en présence de la bonne vieille méthode qui consiste à retourner contre un adversaire les arguments qu'il pourrait lui-même employer. Car enfin ! Si nous défendons l'évaluation par compétences, l'abandon des notes, la fin des sélections à tous les étages, c'est bien au nom du renforcement de l'égalité entre élèves.

La contribution du SNU-EP cite des exemples. Regardons-les de plus près (pas facile, puisqu'aucune source ou référence ne sont citées !). Les résultats de PISA 2009 sont assez intéressants : Pour ce qui concerne la compréhension de l'écrit, la culture mathématique et la culture scientifique, la France est juste dans la moyenne des pays cde l'OCDE. La Belgique et les Pyas-Bas sont au dessus de cette moyenne. Les pays qui centrent leur enseignement sur la transmission des savoirs sont excellents pour recruter des élites, mais sont très médiocres en terme de lutte pour l'égalité ... et l'efficacité globale du système est meilleure dans les pays qui pratiquent l'évaluation par compétences (et la pédagogie qui va avec, bien entendu !). C'est logique ... si l'Ecole est le seul lieu d'acquisition de compétences scolaires, elle n'est pas, loin s'en faut, le seul lieu d'acquisition des connaissances et des savoirs. Pour le dire clairement : Une Ecole qui ne transmet que des savoirs et des connaissances maintient (voire renforce) les inégalités qui se construisent ailleurs. Une Ecole qui cherche au contraire à développer des compétences transférables permet à tous de se construire plus équitablement.

Enfin, les fondements de la démarche d'évaluation par compétences ne seraient pas issus de la recherche mais du fatra idéologique du libéralisme triomphant. Allons bon ! Pour un syndicat qui appelle à la grève contre un dispositif d'évaluation au Bac favorable aux élèves, au nom de la nécessaire sélectivité de l'examen, l'argument est un peu gonflé ! N'est-ce pas jouer le jeu du libéralisme triomphant, précisément, que d'imposer aux élèves l'idée qu'à chaque étape de la vie il ne peut y avoir des vainqueurs que s'il y a des vaincus ?

Oui l'évaluation par compétences est le fruit de nombreux travaux de recherche en sciences de l'éducation ! Renvoyons tous ces messieurs-dames du SNU-EP, pour terminer, à quelques lectures d'été, Chacun pourra alors mesurer la vacuité de ce qu'ils avancent.

  • Sophie MORLAIX, Compétences des élèves et dynamique des apprentissages, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009. [Une thèse qui pose bien les fondements du problème et des enjeux de l'évaluation par compétence, loin des clichés idéologiques]

  • Dominique RAULIN, Le Socle commun de connaissances et de compétences, Paris, Hachette, Coll. "Education", 2008. [Une histoire de la notion de socle commun, qui démontre notamment que cette construction n'a rien d'idéologique, et qu'elle est un mouvement et une aspiration profonde de la socité depuis des décennies].

  • Gérard SCALLON, L'évaluation des apprentissages dans une approche par compétences, Paris, De Boeck, 2007 [Travail fondamental pour démontrer que l'évaluation par compétences, avant de fabriquer des sujets obéissants, sert d'abord à valoriser les élèves en leur permettant de montrer ce qu'ils savent faire. A rapprocher des travaux majeurs d'André Antibi sur la constante macabre et l'évaluation par contrat de confiance].

[Précision : cet article est polémique et n'engage que mes convictions personnelles. Il avance des éléments de réflexion. Les commentaires sont les bienvenus, surtout ceux des adversaires de l'évaluation par compétences et du Socle commun ... mais merci à eux d'alimenter leurs remarques par des faits, des références. Peut-être qu'alors ils arriveront à me convaincre ...]